Les débuts de Léopold II

Les débuts de Léopold II

Susceptibilité nationaliste

Un jour de 1860, l’impératrice Elisabeth d’Autriche – dite « Sissi » –, fait escale à Anvers. La petite-cousine de l’empereur François-Joseph, Marie-Henriette, l’épouse du prince Léopold de Belgique, se devait d’aller lui présenter ses hommages. La princesse et le prince, qui l’accompagne, lui font le baisemain en ployant le genou. Le parlement belge s’en offusque : les futurs roi et reine du pays n’ont pas à s’humilier ainsi devant une altesse étrangère ! Il faut toute la diplomatie de Léopold lui-même pour calmer les esprits échauffés.

En matière de susceptibilité, les Hollandais ne valaient pas mieux puisque, la même année, ils refusèrent fièrement l’invitation de nos décorés de 1830 à un banquet de réconciliation…

Sarcastique

Parfois, dans des cérémonies officielles, le roi présentait en français des personnalités belges à un hôte de marque, puis prenait plaisir à lui chuchoter aussitôt après à l’oreille, dans une autre langue, des cocasseries à leur sujet. Ainsi, en 1876, reçoit-il le prince héritier Guillaume de Prusse, invité pour la célébration des noces d’argent du couple royal. Selon le prince héritier de Prusse lui-même, après lui avoir présenté avec déférence son ministre de la Guerre, le général major Guillaume, le souverain lui murmura en allemand : « Son Excellence a été tambour-major dans sa jeunesse, de sorte que, malgré ses bottes à l’écuyère, il ne sait pas aller à cheval. Aussi quand, lors d’une revue, je galope devant mes troupes, il doit m’accompagner et, la plupart du temps, il tombe. » Il réserva ensuite le même sort à tous les ministres du gouvernement qui se plient devant eux et l’hôte dut se pincer les lèvres pour ne pas être pris d’un fou-rire.

Imposteur

Lors d’une finale de championnat de balle-pelote à laquelle assiste Léopold II, en 1887, un illustre inconnu, dénommé Bol Uug, a l’opportunité de faire goûter au souverain le breuvage rafraîchissant à base de réglisse qu’il vend. N’a-t-il pas le toupet, dès le lendemain, de faire coudre sur son képi la mention « Fournisseur de la Cour ». Les autorités n’ont pas réagi…

Une conversation qui aurait dû rester muette

Philippe, frère du roi, devenu avec l’âge sourd comme un pot, avait la fâcheuse habitude de parler haut. Lors d’un banquet au palais royal, il discute ferme avec sa voisine et lui raconte des histoires scandaleuses relatives à des convives. Son interlocutrice, effrayée, essaye en vain de le faire taire. Quand le silence s’installe, on n’entend plus que lui. Au moment où le comte de Flandre réalise l’horreur de la situation, Léopold met fin au banquet avec un sourire en coin…

Curieux de la chasse aux phoques à Middelkerke…

« Un magnifique phoque vient d’être tué sur l’estacade par un des fils de M. Joncker, de Forest, en villégiature ici. L’animal mesurait 2m15 de long. Le Roi, qui ce jour faisait justement sa promenade vers Middelkerke, prit plaisir à voir cette chasse. » La Meuse, 3 octobre 1894

Le métro parisien est belge

Sans une favorite du roi, Paris n’aurait jamais été dotée si tôt du métro.

En 1893, alors que Londres disposait déjà d’un Tub, New York d’un elevated et Berlin d’un Stadtbahn depuis 20 à 30 ans, Fulgence Bienvenüe proposa son projet de métropolitain à la ville de Paris. Les hommes politiques s’y opposèrent farouchement : on ne pouvait quand même pas risquer d’asphyxier les Parisiens dans des tunnels, de leur infliger des fluxions de poitrine, de les enterrer vivants sous le poids des fiacres, et, surtout, il était inconvenant de les jeter à l’égout… Il se trouva bien un député pour estimer l’idée intéressante, mais à condition de la concrétiser dans une ville à construire… De toute façon, le devis d’un milliard et demi fut jugé excessif.

D’autres projets, aussi saugrenus les uns que les autres, virent le jour : un train à vapeur roulant sur une voie surélevée ou tiré par un cheval sur un rail unique soutenu par des pylônes de 15 mètres de haut (ce qui aurait été particulièrement esthétique sur les Champs-Elysées !), un « bateau » qui n’avait pas besoin d’eau pour avancer, un réseau de viaducs géants suspendus à 30 mètres au-dessus de la capitale, un « automoteur » propulsé sur une sorte de montagne russe, un métro aérien circulant sur une double voie supportée par une seule rangée de colonnes, ou encore un chemin de fer passant à l’intérieur des maisons et n’en sortant que pour traverser les rues…

Bien que sa proposition ne fût pas la… bienvenue, le premier inventeur ne se découragea pas et mit tous ses espoirs dans une entrevue avec Léopold II. Le roi l’avait convoqué à Bruxelles parce que l’une de ses nombreuses amies, Madame Cléo de Merode, célèbre danseuse parisienne, réputée être sa maîtresse du moment, lui avait parlé du projet à un moment où il cherchait comment remercier la France de lui avoir offert une partie du Congo. Le riche agent financier du roi, le baron Empain, assista à l’entretien. Léopold II recommanda ensuite Bienvenüe aux hommes politiques parisiens. Reconnaissants envers la Belgique, qui avait accueilli de grands républicains sous l’Empire, ceux-ci lui marquèrent aussitôt de l’intérêt. La concession fut attribuée à Empain. Les travaux débutèrent le 4 octobre 1898, en dépit des oppositions toujours tenaces, à l’emplacement de l’actuelle station Marbeuf. Ils furent très difficiles car le sous-sol était spongieux, parcouru par un dédale inextricable d’égouts et de canalisations diverses et semé de nombreuses caves. Finalement, la ligne n° 1, reliant les portes de Vincennes et de Maillot, longue de treize kilomètres et demi, fut inaugurée le 19 juillet 1900. Les intrépides qui osèrent l’emprunter à cette occasion furent considérés comme des suicidaires. L’un d’eux, un journaliste, déclara avoir beaucoup apprécié le voyage. Il rassura ses lecteurs et leur donna seulement deux conseils :

« 1° Boutonner le veston ou la jaquette avant de descendre dans l’une des gares du Métropolitain, lesquelles sont de véritables caves. «

2° Surtout ne pas traverser les voies… »

À la fin de l’année, le métro avait déjà transporté près de 20 000 000 de voyageurs.

Bienvenüe mourut pauvre, mais son nom reste à jamais gravé dans les mémoires : en 1937 une station fut baptisée à son nom.