La « loi de malheur »

La « loi de malheur »

La "loi de malheur"

En cette seconde partie de XIXe siècle, la grande majorité des enfants, que ce soit dans les villes ou dans les campagnes, ont très peu l’occasion de se plaindre des devoirs du week-end parce que, hormis ceux qu’en bons chrétiens ils devaient accomplir, des devoirs ils en avaient aussi peu que de jours passés en classe. Petit à petit pourtant, on va se dire qu’il faut un minimum de base. Pas par charité, mais surtout parce que l’outil industriel se développe et qu’il faut de plus en plus de gens avec un minimum de formation pour le faire fonctionner. Bien entendu, l’aventure de l’école sera tout sauf simple chez nous. 

Au moment de la Révolution, nous sommes un pays fortement imprégné de catholicisme. Les volontés de laïcisation de nos anciens dirigeants autrichiens, français ou hollandais, ont eu pour résultat que les révolutionnaires de 1830 couchent sur papier le principe de la liberté d’enseignement. Les responsables de notre Église, considérant en effet qu’il s’agissait là d’une de leurs missions les plus importantes, celle d’éduquer. Noble mission, mais ne nous faisons pas d’illusions… Cette mission est aussi destinée à éduquer dans la voie qui les intéresse, c’est-àdire celle de l’église (nous parlons ici du bâtiment). Les écoles dédiées à Dieu et à l’enseignement de ses principes se multiplient donc. 

Petit à petit, les libéraux, tenants de la séparation de l’Église et de l’État, en outre de plus en plus matérialistes, athées et francs-maçons (ce qui leur vaut d’ailleurs d’être condamnés par l’Église), vont devenir non plus seulement anticléricaux, mais tout à fait antireligieux. 

Quand les élections vont leur donner le pouvoir, ils ne vont avoir de cesse que de reprendre en main l’instruction de la jeunesse et du peuple. En 1864, une première loi attribue à l’enseignement officiel des bourses d’études créées au départ pour l’enseignement religieux. Mais le sommet est atteint en 1879, par une loi qui entrera dans notre Histoire sous le surnom de « loi de malheur », en réalité la Loi Van Humbeeck. 

Cette loi prévoyait que chaque commune devrait posséder au moins une école primaire laïque et neutre, qui ne dispenserait pas de cours de religion. En outre, les instituteurs seraient uniquement choisis parmi les diplômés des écoles normales officielles, dont le cours de religion serait également exclu ; les écoles normales libres étaient supprimées. Enfin, les provinces et les communes ne pourraient plus subsidier les écoles « libres » (c’est-à-dire catholiques). L’enseignement religieux doit se faire en dehors des heures de classe et sur demande expresse. 

Les évêques du pays décrétèrent que, dorénavant, ils refuseraient l’extrême-onction aux instituteurs des écoles officielles et aux parents qui y envoyaient leurs enfants, ainsi qu’aux élèves et aux parents d’élèves des écoles normales officielles. 

Le gouvernement belge se plaignit auprès du pape Léon XIII qui refusa de désavouer ses évêques. Les relations diplomatiques furent alors rompues entre la Belgique et le Vatican. Sur leur lancée, les évêques ordonnèrent aussi à chaque curé d’ouvrir une école « libre » dans leur paroisse. 

Ces écoles connurent immédiatement un immense succès aux dépens de l’enseignement officiel, malgré les problèmes matériels, qui furent résolus grâce à la générosité de nombreux particuliers. En moins de deux ans, les catholiques créèrent, de leurs deniers, un enseignement libre qui accueillit 190 000 enfants, 60 % des élèves, alors qu’en 1878, 13,1 % des enfants fréquentaient l’école libre. Contrairement aux écoles libres, les écoles officielles que chaque commune avait dû créer avaient du mal à trouver des élèves, particulièrement à la campagne. La presse se fit l’écho de l’histoire d’une école où le seul élève qui fréquentait les locaux était un bouc… 

Le gouvernement réagit, la force armée fut même employée pour vider les instituts libres établis dans des immeubles communaux. À Heule, deux hommes et une femme furent tués : ils défendaient le bâtiment de l’école catholique. Les fonctionnaires devaient inscrire leurs enfants dans des écoles officielles, sous peine de sanctions professionnelles ; les curés ne purent plus mettre leur presbytère à disposition des écoles libres ; les instituteurs des écoles libres qui avaient travaillé auparavant pour l’État furent menacés de perdre leurs droits à la pension et durent rembourser leur prêt d’étude éventuel. Certaines communes libérales privèrent d’allocations les familles nécessiteuses qui n’envoyaient pas leurs enfants à l’école officielle. En 1884, pour contrer la « loi du malheur », les catholiques de retour aux affaires l’abrogèrent et en proposèrent une nouvelle qui stipulait entre autres que chaque commune devait avoir une école, mais ce pouvait être soit une école officielle, soit une école libre « adoptée » ; que si vingt pères de famille exigeaient la création d’une école officielle, la commune devait la créer ; que les communes pouvaient décider de donner des cours de religion ou de morale dans les écoles officielles, mais les parents pouvaient autoriser leurs enfants à ne pas suivre ces cours. De plus, si vingt parents demandaient la création d’un cours de religion, la commune devait le créer. Les écoles officielles pouvaient engager des instituteurs issus des écoles normales catholiques. 

Les libéraux organisèrent aussitôt de grandes manifestations à Bruxelles. Des personnalités, parmi lesquelles Charles Buls, invitèrent alors les bourgmestres de nos grandes villes à Bruxelles pour se rendre avec elles au Palais royal afin de remettre au roi une pétition demandant de ne pas sanctionner la nouvelle loi. Le 7 septembre, les catholiques organisèrent eux aussi une manifestation dans le centre de la capitale. L’excès alla jusqu’à des bagarres entre eux et des contre-manifestants libéraux. 

En 1911, on pense trouver la solution. Avec l’enseignement primaire obligatoire pour établir une égalité parfaite entre les écoles libres et officielles, nos dirigeants décident de créer des bons scolaires. Chaque père de famille reçoit autant de bons qu’il a d’enfants en âge de fréquenter l’enseignement primaire. À charge pour le père de remettre ces bons au chef de l’école qu’il a choisie. De cette manière, chaque école sera subsidiée au prorata des élèves qui la fréquentent. Mais les socialistes et les libéraux refusent car ils voient là un moyen détourné d’avantager les écoles libres dans les provinces et les communes qu’ils dirigent. Le choix de l’école ne se fait pas dans l’isoloir et, à l’époque, il faut du caractère pour s’opposer au su et au vu de tous à monsieur le curé !

En 1951, l’instruction est entre les mains d’un ministre socialchrétien ; celui-ci profite de sa position pour faire passer une loi qui portera son nom et qui accorde à l’enseignement libre des subventions. Celles-ci sont plus que bienvenues dans un enseignement qui connaît de plus en plus de difficultés pour boucler ses budgets. Ce geste généreux est évidemment immédiatement dénoncé par le réseau laïc qui part du principe que ce n’est pas à l’État de financer un réseau d’enseignement qui ne dépend pas de lui et qui fonctionne comme une structure privée. Et de toute façon, les subventions sont jugées trop élevées. 

Après moult péripéties, les socialistes reviennent au pouvoir en 1954 et c’est un des leurs qui devient ministre de l’Instruction publique. Aussitôt les subventions à l’enseignement libre sont réduites ; des nominations de professeurs dans l’enseignement de l’État sont cassées. En 1955, nouveau vote : les subsides sont accordés seulement en fonction des besoins réels des établissements. Les enseignants formés dans les écoles normales libres ne pourront enseigner qu’après avoir réussi un examen devant un jury comprenant une moitié d’enseignants de l’État. L’ensemble du monde chrétien belge repart en guerre avec une gigantesque manifestation à Bruxelles et va jusqu’à retirer son argent de l’Office des Chèques postaux, pour mettre en difficulté les finances de l’État. 

À l’issue des élections de 1958, les trois partis nationaux réussissent à signer, le 5 novembre, un pacte scolaire. Ce pacte, en résumé, garantit la liberté du chef de famille par la gratuité des études dans les deux réseaux de l’enseignement. C’est l’État qui assure le paiement des traitements de tous les professeurs ayant les titres requis. Il est typique de ce qui est notre façon de résoudre les problèmes et qui va aller en se développant pour devenir une manière de faire internationalement reconnue comme étant le fameux compromis « à la belge ». Ce dernier étant issu d’un compromis parvenant à contenter à la fois la gauche et la droite, les francophones et les Flamands, les laïques et les catholiques. Une manière qui fonctionne tant que l’argent est là pour satisfaire tout le monde puisqu’en gros le principe c’est de donner tout à tout le monde sans réellement trancher. 

Depuis lors, pour certains spécialistes notre enseignement nous coûte plus cher que ce qu’il devrait. Pour eux, après cette paix scolaire, il a fallu faire plaisir à d’autres niveaux de pouvoir et d’influence. Notre enseignement s’est donc divisé au fil du temps en quatre réseaux : celui de la Communauté française, des communes, des provinces et du libre, essentiellement catholique. Financées selon le nombre d’élèves qui les fréquentent, nos écoles se livrent à une concurrence digne des plus grandes enseignes de l’hôtellerie, notamment avec de la publicité pour leurs équipements, comme le nombre de classes d’informatique, tout cela visant à séduire les parents d’un élève devenu client. Ils ajoutent à cela la multiplicité des programmes, le nombre de bâtiments. Dans une commune ou dans un quartier des établissements de réseaux différents se font face ou presque, avec des enseignants donnant cours pour des matières spécifiques à dix ou douze élèves dans un établissement et au même nombre dans l’établissement d’en face. Ce qui ne ferait qu’un traitement pour vingt-quatre élèves dans un autre pays en ferait deux chez nous. Comme deux directions, deux économes, deux fois les membres du personnel d’entretien, deux fois des infrastructures. Deux, parfois trois piscines dans la même entité : une communale, une de l’établissement secondaire libre et une de l’athénée de l’État.

Trois mares à canards coûtant aussi cher qu’une belle piscine olympique, si ces trois établissements n’en avaient fait qu’une seule en commun. On peut dire la même chose des équipements scientifiques et technologiques, des médiathèques. Tout est multiplié ou morcelé. D’autres, sans faire référence à l’aspect financier, se penchent sur l’engagement de nos écoles. Et se demandent si c’est le rôle d’une école du XXIe siècle de donner des cours d’éducation religieuse ou de prosélytisme athée en lieu et place de cours de philosophie. 

Certains rétorqueront qu’un seul réseau est une utopie ou un fantasme pour des raisons de coût, rachat des bâtiments du libre, par exemple. Réponse du parti d’en face : on peut se demander comment il est possible pour un gouvernement d’investir dans quelque chose qui ne lui appartient pas ? Soit ces bâtiments lui appartiennent et il les entretient et les gère, soit ils ne lui appartiennent pas et les deniers de l’État n’ont rien à y faire. Ils imaginent même une situation extrême où une communauté religieuse fermerait ses portes pour une raison x ou y, vendrait ses bâtiments au privé pour en faire des bureaux ou des logements et rapatrierait l’argent vers le siège de sa congrégation ailleurs en Europe, cela après cent-cinquante années de subsides de l’État belge pour l’entretien de ces locaux