Petits procès entre amis

Petits procès entre amis

Petits procès entre amis

Dans le pays, les prisons débordent et les procès commencent. Le tribunal de Charleroi enchaîne les séances. Évidemment, mais il fallait s’y attendre, les peines sont lourdes et pas du tout en rapport avec la gravité des faits. Faut-il préciser que le jury est composé d’ industriels, de bourgeois, de banquiers à qui s’en sont pris les grévistes…. 

Alfred Defuissaux, auteur du « Catéchisme du Peuple » est considéré comme l’un des responsables des émeutes pour avoir, « par cet écrit, méchamment et publiquement attaqué la force des lois ou provoqué à y désobéir, avoir en outre attaqué l’autorité constitutionnelle du roi et, enfin, pour s’être rendu coupable d’offense envers la personne du roi ». On ne rigole plus au pays des « gens qui s’étaient battus pour la liberté de la presse ». Tant que c’était Guillaume et les Hollandais, c’était de l’oppression ; maintenant que c’est eux et Léopold, c’est de la désobéissance civile ! Defuissaux est condamné à douze mois de prison. Il réussira cependant à fuir à l’étranger. 

Edouard Anseele, lui, est jugé et condamné à six mois de prison à Gand pour avoir demandé aux soldats flamands de ne pas tirer sur leurs frères wallons (il serait de nouveau jugé aujourd’hui mais pas pour les mêmes motifs). Au hasard des études des archives judiciaires, voici quelques exemples de notre justice de l’époque :
« A bu 2 bouteilles de vin provenant du Château Baudoux, avec des amis à son domicile » : deux mois de prison.
« A exécuté, assisté ou coopéré au bris de la S.A. des Glaces de Roux » : douze ans de travaux forcés (il s’agit ici d’un ouvrier mineur de 17 ans !)
« A été présent aux portes des usines de la région dans le but de forcer l’augmentation des salaires ou de porter atteinte au libre exercice de l’industrie ou du travail avec violence, injures ou menaces » : travaux forcés à perpétuité.

Les deux plus grands meneurs, bien que leur défense soit assurée par un jeune avocat de gauche, Jules Destrée, écopent de vingt ans de travaux forcés ! Ils seront quand même libérés en 1888 mais condamnés à l’exil et tous deux partiront pour les ÉtatsUnis. Presque partout, les ouvriers, résignés, à court d’argent, sont obligés de reprendre le travail. Les patrons, rassurés quant à leur possibilité de ne rien céder, ne concèdent presque rien. Par contre le pouvoir fait rapidement les frais d’une… caserne de cavalerie à Charleroi ! 

Ces émeutes auront quand même fait bouger les choses. Comme cela sera souvent le cas par la suite, on crée une commission qui prendra note des conditions de vie et des doléances des travailleurs telles que la suppression du tirage au sort pour le service militaire, la diminution de la durée du temps de travail, l’obligation d’un salaire minimum, l’interdiction du travail des femmes et des enfants dans les mines, une réglementation sur les accidents de travail, des allocations en cas de chômage, de maladie, de vieillesse ou d’invalidité.

Bon, il y en avait bien une autre, de revendication. Elle arrivait même en tête de toutes. Mais celle-là, la commission a même refusé de la noter et de la mettre dans le rapport. C’était la revendication du droit de vote. Le droit de vote ? Et puis quoi encore ? Des congés payés, tant qu’ils y étaient ! Petit à petit, on versera les salaires en argent, plus en marchandises. Le travail aura quelques règlements et celui des enfants sera limité. Mais la confrontation entre patrons et ouvriers est loin d’être finie.