Mystérieux géants brabançons

Mystérieux géants brabançons

Une coutume propre au Brabant, signalée dès le XIVe siècle à Nivelles et à Tirlemont, consistait à faire participer aux processions des personnages géants ayant une valeur sacrée ou symbolique.

Cette tradition venait des Celtes et César en faisait déjà mention, notant qu’en certaines régions : Ils ont des espèces de mannequins d’une hauteur colossale, dont les membres sont tressés en osier et à l’intérieur desquels sont placés des hommes vivants ; l’on y met le feu, et les victimes périssent étouffées par les flammes.

L’usage de bouter le feu aux géants après leur sortie processionnelle a longtemps perduré en plusieurs lieux et c’est sans doute par souci d’économie qu’il a été abandonné. Jamais cependant les porteurs ne semblent avoir été sacrifiés par le feu et les espions de César ont certainement été abusés.

Ces mêmes porteurs dissimulés à l’intérieur du mannequin étaient au contraire rétribués : 235 sous à Tirlemont en 1544 pour leur Goliath, un nom biblique que portait aussi le géant de Lierre, comme celui de Nivelles, déjà cité en 1367. Ce dernier gayant, forme archaïque de géant, avait son logement dans le transept de la collégiale, prouvant ainsi que son surnom n’avait rien de péjoratif. À Louvain d’ailleurs, ville universitaire, on l’appelait plus savamment Hercule.

Curieusement, ce sobriquet d’Hercule chrétien est aussi le surnom que donnait à saint Géry ou Gaugericus, premier évêque de Cambrai mort en 625, l’un de ses hagiographes. Et il n’avait pas tort, car ce prélat était l’ancêtre des géants processionnels dans son diocèse, dont le Brabant tout entier faisait partie.

En effet, le 25 mai 1220, selon les chroniques, deux statues colossales du saint furent promenées en grande pompe dans les rues de la cité épiscopale. Cette tradition survécut jusqu’en 1682. Une apparition de l’archange Michel fut-elle visible jusqu’à Anderlecht ? Une fresque la représente en tout cas dans le transept nord de la collégiale Saint-Pierre, comme si quelque souvenir en était resté, comme si quelque tradition du miracle avait subsisté là au début du seizième siècle. Le peintre avait complété cette vision angélique par un géant, un saint qui ne porte pas de crosse, mais un bâton, qui ne s’appelle pas Géry, mais Christophe. À Bruxelles, il existait encore après la première Guerre mondiale une Montagne des Géants. La légende y plaçait jadis un château de bois qu’occupait un colosse chargé de protéger les voyageurs après avoir précisément délivré la vallée de la Senne des bandits qui l’infestaient. L’homme avait une fille et imposa à son prétendant de bâtir une porte en une nuit à l’aide des pierres de l’endroit. L’amoureux y parvint avec l’aide des gnomes. Telle est l’origine de la porte des Pierres ou Steenpoort.

Il doit vraisemblablement y avoir un rapport évident entre les tertres, les chaussées et certains mégalithes. À Anvers, jadis, vivait un géant qui s’appelait Druon-Antigon. Il exigeait un péage pour le droit de passer l’Escaut. Il tranchait l’une des mains des mariniers qui refusaient de l’acquitter et la jetait ensuite dans le fleuve. Un jour vint le romain Salvius Brabo, parent d’Octave et de Jules César. Il provoqua le géant comme David l’avait fait avec Goliath, le vainquit et lui coupa les deux mains qu’il lança dans l’Escaut. Cette tradition populaire est illustrée par une statue romantique du jeune héros sur la fontaine de la Grand-Place et par une autre statue située au faîte d’un puits près de la collégiale.

L’histoire du géant et des deux mains coupées était si bien ancrée dans l’esprit des Anversois qu’ils placèrent les deux mains, dès le XIIIème siècle, en chef au-dessus d’un château, dans le blason de la ville, en même temps qu’ils prirent l’habitude de promener annuellement, en cortège et dans les rues, l’effigie du mastodonte vaincu. Ce géant d’osier a lui aussi une histoire. Un prisonnier du Steen, condamné à mort, l’aurait fabriqué dans sa cellule. Un magistrat en aurait trouvé le visage si réussi qu’il aurait fait libérer l’artiste, tout en ordonnant qu’on lui crève les yeux afin qu’il ne puisse plus rien réaliser de pareil à l’avenir.

Les Anversois montraient aussi aux étrangers de passage, dans une salle  de leur hôtel de ville, les ossements de Druon Antigon. J’ai vu à Anvers, quelques os de ce géant. Il avait l’os de la cuisse qui mesurait quatre pieds et demi, des omoplates plus larges que le dos d’un homme bien bâti, outre d’autres ossements. Dürer dans le récit de son voyage aux Pays-Bas. (1520) Il n’y a pas qu’à Anvers que l’on exhibait pareilles preuves de l’existence des géants. Il y avait le célèbre Os qui pend dans la cathédrale de Laon et, encore aujourd’hui, une panoplie d’ossements monstrueux couvrant une muraille à Cologne.