Lucien Durieux : témoignage d’un fils secret de Léopold II

Lucien Durieux : témoignage d'un fils secret de Léopold II

À la fin des années 70, d’après les historiens belges et français, les deux fils que le roi Léopold II avait eus de Blanche Delacroix, baronne de Vaughan, étaient morts. C’était exact en ce qui concerne Philippe, le plus jeune d’entre eux. Mais il y a trente ans, Lucien, l’aîné, était toujours en vie. Il avait 76 ans, vivait dans le sud-ouest de la France avec sa femme et était appelé Monsieur Durrieux.

En 1901, le deuxième roi des Belges avait fait par hasard la connaissance de Blanche Delacroix, alors âgée seulement de 18 ans, dans le hall de l’hôtel Élysée-Palace à Paris. Pour le vieux roi, ce fut un coup de foudre. Malgré le scandale que cela déclencha, Léopold II ne cacha pas sa liaison avec Blanche. Il lui attribua une véritable cour avec officier d’ordonnance et toute la domesticité appropriée.

En 1906, à la naissance de son premier fils Lucien, le roi anoblit sa maîtresse et lui donna le titre de baronne de Vaughan. Lucien hérita du titre de duc de Tervuren et son frère Philippe, né ensuite, reçut celui de comte de Ravenstein.

Léopold II

La villa où habitait Lucien Durrieux était un vrai musée royal. Il y avait des portraits de Léopold II partout ; ils étaient accrochés aux murs ou placés sur les meubles. Voici une lettre assez émouvante rédigée par sa mère :

J’ai eu le grand malheur de perdre le roi trop jeune et d’une façon trop brutale. J’étais aussi trop inexpérimentée de l’hypocrisie humaine. Cependant, quelques heures avant sa mort, Léopold II venait de me rendre hommage en disant à son premier ministre de prendre soin de moi après sa mort, jusqu’à mon retour en France. Je n’oublierai jamais ses mots : « Cette jeune femme m’a donné l’extrême tendresse qu’une femme jeune peut donner à un vieillard. »

Le duc de Tervuren ressemblait étrangement à Léopold II : même forme du crâne, même nez aquilin et même démarche. Mais il ne portait pas la longue barbe blanche légendaire de son père.

Madame Durrieux : Mon mari n’a jamais voulu laisser pousser sa barbe. Il ne recherche pas la ressemblance avec son père. Il est bien trop discret pour cela.

Chose curieuse, le duc ne s’était plus jamais laissé photographier depuis une photo officielle qui avait été prise par le photographe du palais vers 1908 et qui représentait les deux garçons avec leur mère.

Je n’aime pas qu’on parle de moi. Le roi est mort sans pouvoir nous légitimer, mon frère et moi. Nous sommes donc nés de père indéterminé, et lorsqu’après la mort du roi, ma mère s’est remariée avec un officier français, Emmanuel Durrieux, cet homme nous a donné son nom. Ainsi je m’appelle officiellement, pour l’état civil, Lucien Durrieux duc de Tervuren, mais je me présente toujours uniquement sous le nom de Durrieux.

Le roi a épousé religieusement ma mère une première fois à Cap-Ferrat et une seconde fois à Laeken, trois jours avant sa mort. Il avait l’intention d’abdiquer ensuite pour pouvoir l’épouser civilement et nous légitimer, Philippe et moi, mais il n’en a pas eu le temps. Il voulait que soit d’abord votée la loi sur le service militaire obligatoire, étant convaincu de l’imminence de la guerre avec l’Allemagne, puis il est mort.

Blanche Delacroix

Le duc de Tervuren naquit à Saint-Jean-Cap-Ferrat, le 8 février 1906. Il n’avait donc pas encore 4 ans lorsque le roi décéda au château de Laeken, le 17 décembre 1909. Il se rappelait la longue barbe du roi quand le souverain le prenait sur ses genoux. Il se souvenait aussi du château de Formoy, où naquit son frère, et du château de Balincourt que Léopold II avait offert à sa mère et que la baronne de Vaughan avait dû vendre en 1914. En 1948, la baronne de Vaughan mourut chez son fils Lucien, après lui avoir raconté en détail son idylle avec le roi.

J’ai aussi beaucoup de souvenirs personnels, car comme la plupart des vieillards, je me rappelle mieux ce qui s’est passé dans ma prime jeunesse que ce que j’ai vécu ces dernières années.

Blanche Delacroix était la plus jeune de treize enfants. Son père, Jules Delacroix, était originaire d’une famille aisée de Lille. Il était ingénieur civil et travailla longtemps en Roumanie, où Blanche naquit en mai 1883. Lorsque la firme où son père travaillait déclara sa faillite, Blanche fut confiée à sa sœur Angèle qui était de vingt ans son aînée et vivait à Paris avec le comte de Péage.

Blanche n’avait que 16 ans lorsque le roi la remarqua et, deux semaines plus tard, elle partit avec lui en Autriche où le couple rencontra le roi Carol de Roumanie, qui ne manqua pas de mettre la reine Marie-Henriette au courant de la nouvelle conquête du roi.

Blanche Delacroix et ses deux enfants

Ma mère m’a dit qu’elle avait vécu dix ans comme une reine aux côtés du roi, surtout après la mort de Marie-Henriette. Ils étaient d’ailleurs ensemble en France lorsque le maréchal de la cour annonça à Léopold II le décès de son épouse à Spa, où elle vivait retirée. Bien qu’ils fussent séparés de fait depuis longtemps, le roi parut sincèrement attristé par la nouvelle. La baronne, ma mère, assista aux funérailles d’un balcon que le roi lui avait fait réserver en face de l’église de Laeken. Ensuite, ma mère put entrer au château de Laeken et au Palais de Bruxelles comme si elle entrait chez elle. Sa demeure officielle restait toutefois la villa Van der Borght, reliée au palais par un pont surplombant une rue, et non par un souterrain.

Ma mère possédait également une villa à Ostende, à côté de la villa royale. Là, le roi avait en effet fait construire un tunnel pour pouvoir rejoindre facilement sa maîtresse ou la laisser venir à la villa royale, sans qu’aucun d’eux ne soit vu. Ma mère résidait aussi, en été, à la villa des Cèdres, à Saint-Jean-Cap-Ferrat, où je suis né.

Avec beaucoup de précision, elle me raconta ma naissance qui s’était déroulée non sans difficulté. Le roi était arrivé en cachette, sur la côte d’Azur, avec son yacht : l’Alberta. Il était accompagné des meilleurs gynécologues de l’époque, conduit par son médecin personnel, le professeur Thriar et par le neveu de celui-ci, le docteur Lucien Thriar, qui fut mon parrain. Ce furent des officiers de l’entourage du roi qui déclarèrent ma naissance à la mairie de Cap-Ferrat.

À cette époque, le roi était attaqué dans tous les journaux européens à propos de sa politique africaine. Il s’était fait proclamer souverain de l’État indépendant du Congo par la conférence de Berlin. En Belgique, il faisait l’objet d’attaques virulentes de la part de l’opposition socialiste. Ses adversaires s’en prenaient aussi à sa vie privée, et ma naissance avait mis de l’huile sur le feu.

Lucien est inscrit dans les livres de l’état-civil de Cap-Ferrat comme : Lucien Delacroix, fils de Caroline Blanche, rentière, âgée de 23 ans et de père indéterminé. Son frère Philippe, né le 16 octobre 1907 au château de Formoy, dans le sud-ouest de Paris à Longpont-sur-Orge, est inscrit dans les registres de la mairie comme : Philippe Delacroix, fils de Caroline Blanche, rentière, âgée de 24 ans et de père indéterminé. Au moment de la naissance de Philippe, des journaux avaient prétendu qu’il ne pouvait être le fils du roi.

Le Peuple : À 72 ans, on peut encore construire des empires, mais plus faire des enfants.

Le petit Philippe avait la main droite atrophiée, comme beaucoup de descendants des Saxe-Cobourg, et cette infirmité fut considérée par le roi comme la preuve de sa paternité. Philippe mourut de la typhoïde à Paris, dans leur appartement des Champs-Élysées, un autre cadeau du souverain belge. Il est enterré dans le caveau de famille, au Père-Lachaise, à côté de sa mère.

L’acte authentique des titres décernés par le roi à ma mère, à mon frère et à moi-même est conservé en Saxe, d’où provient le fondateur de la dynastie belge.

Les attaques publiées par la presse contre la vie du roi touchaient aussi la baronne de Vaughan. Le duc de Tervuren se rappelle le récit de sa mère :

Un jour, ma voiture conduite par un cocher du palais fut attaquée par des femmes en colère, en plein centre de Bruxelles, et ce n’est qu’à la vigueur des chevaux que nous dûmes notre salut. Dès mon arrivée au palais, je me plaignis auprès du roi. Il convoqua immédiatement son ministre de l’Intérieur, responsable de l’ordre public, et je pus assister à l’entretien, d’un salon adjacent au bureau du roi dont la porte était restée ouverte. C’était M. Schollaert qui était ministre de l’Intérieur à cette époque. Le roi lui ordonna de prendre les mesures nécessaires pour que de tels incidents ne se reproduisent plus, mais le ministre osa répliquer que si je ne montrais pas si souvent dans des voitures de la cour dans le centre de Bruxelles, cela n’arriverait pas. Et, comme le roi resta interloqué, le ministre osa même suggérer que je parte immédiatement en France. C’en était trop pour Léopold II qui renvoya le ministre en lui disant que si quelqu’un osait ordonner à la baronne de quitter la Belgique, il la suivrait immédiatement.

Château de Balincourt

À plusieurs reprises, Léopold II faillit abdiquer pour la baronne de Vaughan qu’il semblait aimer sincèrement. La baronne vouait également une émouvante affection au roi. Léopold aurait voulu acheter à Blanche le château de Lormoy où il aimait étudier ses dossiers, mais les propriétaires, les banquiers Say, n’acceptèrent jamais de s’en dessaisir. Il se tourna alors vers le château de Balincourt, près de Pontoise, qu’il put acquérir.

Le roi, que mon frère et moi appelions Colas parce qu’il ressemblait tellement à saint Nicolas, nous avait offert un âne orné de pompons rouges et un poney qui tirait un petit tonneau dans l’immense parc du château. En été, on gambadait toute la journée en compagnie des nurses, tandis que la baronne et le roi roulaient à toute vitesse avec les première Renault sur les routes des villages environnants.

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