La première tentative de déstabilisation

La première tentative de déstabilisation

La première tentative de déstabilisation

Au cours de l’automne 1841, on parle de manière discrète de l’existence, d’un complot destiné à faire revenir sur le trône le souverain hollandais. Les conjurés sont en grande partie des officiers à la retraite, certains même du grade de général, mais aussi des cadres de l’active qui se savent soutenus par certains politiques ou encore des représentants des grandes familles. Leur plan était de s’emparer d’armes puis de se diriger vers le palais pour déposer le roi, arrêter ensuite le ministre de la Guerre et le commandant de la place de Bruxelles avant de constituer un gouvernement provisoire qui n’aurait rien eu de plus pressant que de réunir à nouveau la Belgique et la Hollande, mais avec des administrations néanmoins séparées. Les conspirateurs pensaient bien pouvoir compter sur l’aide d’une grosse partie de l’armée et sur le fait qu’il y avait peu de chance pour que le roi soit soutenu par la troupe et la population.

Pour eux, le pays ne pouvait pas continuer à fonctionner sans débouchés extérieurs pour son commerce. Le peuple était très mécontent de son sort, tout comme les militaires. Ce qu’ils craignent au final, c’est que l’immense population ouvrière ne se révolte, que l’armée, sans esprit de corps, sans réelle envie de défendre la royauté, mais aussi les personnalités importantes, c’est-à-dire eux, reste l’arme aux pieds ou, pire, s’allie à lui. Tout cela conduirait au désordre et à l’anarchie, avec encore plus de chance si des révolutionnaires, par malheur, venaient de France. 

Le 14 novembre, le prince de Metternich recevait cet édifiant rapport qui dépeint la situation à Bruxelles. 

« J’ai appris que le Roi a été depuis longtemps péniblement préoccupé du complot dont les premières machinations remontent à une date antérieure aux dernières journées de septembre, époque à laquelle la conspiration devait d’abord éclater. Ce n’est qu’en voyant de près la faiblesse des ressorts de la machine gouvernementale belge et le décousu qui règne entre les différentes branches de l’administration, qu’on parvient à s’expliquer comment de pareilles menées pouvaient avoir lieu au su de tout le monde sans que l’autorité eût pu plutôt parvenir à saisir les coupables, malgré que les principaux moteurs étaient depuis longtemps désignés par l’opinion publique.
(…)
Sur l’esprit de l’armée, celle-ci est, aux dires des hommes du métier, sous le rapport du matériel, dans une condition parfaite ; mais son état moral, le point d’honneur et la discipline militaire y laissent d’autant plus à désirer. Il est connu que plusieurs officiers, parmi lesquels on cite les généraux, avaient eu une connaissance préalable des trames qui s’ourdissaient, sans qu’ils eussent cru de leur devoir d’en instruire le gouvernement. Interpellés à ce sujet par leurs supérieurs militaires, ils prétextent maintenant qu’ils n’auraient pas pu disposer d’un secret qu’on leur avait confié et qu’il leur répugnait de descendre au rôle de délateurs et de mouchards. Il ne faut pas oublier d’ailleurs que l’armée se compose de tant d’éléments hétérogènes qu’il est difficile, sinon impossible, de lui imprimer un caractère militaire national. La devise belge « l’Union fait la force » est bien, sous ce rapport, plutôt l’expression d’un désir qu’une réalité constatée. 
Si, d’un côté, des généraux français, qui ont présidé à la formation et à l’organisation de la jeune armée belge, ont tâché de lui imprimer des velléités et des tendances gallicanes, nous voyons, de l’autre, des anciens officiers du royaume des Pays-Bas (Belges de naissance et rentrés dans ce pays à la suite du traité de paix) figurer dans des corps, où ils se trouvent, avec dépit, soumis au commandement de traîtres à leur ancien souverain, que la révolution a portés rapidement aux postes les plus élevés, tandis qu’eux-mêmes attendent en vain l’avancement qui leur est dû. Cet état de choses est la conséquence naturelle d’une révolution, mais il n’en est pas moins déplorable pour l’État nouvellement constitué.
Les Polonais et réfugiés politiques forment également un élément de l’armée peu rassurant pour le gouvernement. L’individualité du Souverain actuel, une certaine apathie et insouciance qu’on lui reproche peut-être avec quelque raison, ne sont pas faites d’ailleurs pour donner de l’élan au soldat, tandis que les qualités brillantes du roi des Pays-Bas sont encore présentes à la mémoire de bien des officiers qui ont servi anciennement sous son glorieux drapeau. » 

Le même rapport se terminait par le fait que les comploteurs avaient été démasqués et traduits en justice. Mais la confiance était ébranlée. 
« Certes, le complot, qui vient d’être déjoué, est un effet sans cause, une misérable et impuissante échauffourée, mais il n’en est pas moins cependant un symptôme inquiétant pour la force et l’action du gouvernement. Je me permettrai d’ajouter que dans des entretiens récents que j’ai eus avec le général Hurel, ex-chef d’état-major général belge, et avec M. le ministre des Affaires étrangères même, je me suis aperçu que ces messieurs jugeaient comme moi le regrettable esprit de l’armée belge et le peu de foi qu’on pourrait avoir dans ses dispositions si un mouvement révolutionnaire venait à éclater en France. » 

Alertés de la même manière, mais sur une possible révolte appuyée par les Pays-Bas, les Français avaient mis un corps d’armée en alerte à notre frontière, prêt à intervenir. Ce qui, en terme d’image, était très négatif pour nous, surtout vis-à-vis de la Prusse, persuadée que nous étions incapables,encore une fois, de défendre notre indépendance seuls. 

Léopold, de manière très diplomatique, remercia les Français d’avoir fait comprendre au roi des Pays-Bas qu’il ne risquerait pas sans danger une attaque contre la Belgique et que ses projets de déstabilisation n’étaient pas suffisamment discrets pour qu’on ne réagisse pas. Mais que maintenant que le complot était au grand jour, l’armée française pouvait regagner ses casernes de temps de paix et qu’il se chargeait, lui, de châtier les coupables. 

Un des conjurés porte le nom de van der Smissen, une famille où on change de bord comme de chemise. Ce conjuré de 1841 n’est autre que Jacob van der Smissen, le père d’ Alfred. Qui est Alfred ? Alfred van der Smissen commandera la légion belge au Mexique et finira comme aide de camp de Léopold II. Comme quoi on n’est pas rancunier à la cour de Belgique. Le père qui complota contre la famille pour laquelle son fils se dévoua est aussi une personnalité. En 1807, il s’engage dans l’armée de Napoléon et devient rapidement major. En 1815, il a changé de camp et combat tellement vaillamment à Waterloo avec les Hollandais, que le roi Guillaume 1er lui confère le titre de baron. Pendant la révolution de 1830, il est du côté des Belges, mais il change d’avis et en 1841, il repasse chez les Hollandais pour comploter. Pris et condamné à mort un an plus tard, il évitera la peine capitale en s’échappant de la caserne de la rue des Carmélites à Bruxelles, déguisé en femme. Napoléon, Guillaume, Léopold, Guillaume, Léopold : la girouette aurait tout à fait convenu pour orner le blason de la famille…