Tout allait pour le mieux au Royaume de Belgique quand…

Tout allait pour le mieux au Royaume de Belgique quand...

Tout allait pour le mieux au Royaume de Belgique quand...

En 1884, quand débutent deux années pendant lesquelles le ralentissement de la production industrielle va toucher tout le pays. Notre industrie est de nouveau concurrencée par d’autres régions. Les commandes diminuent. Dans tous les secteurs, les entreprises se modernisent, pour faire revenir les commandes et les bénéfices. Les seuls laissés pour compte, ce sont les ouvriers qui à cause des restructurations et de l’arrivée des machines, connaissent un chômage de plus en plus important. 

Quand ils travaillent encore, c’est pour s’apercevoir que leur salaire diminue, qu’ils ne gagnent presque plus rien et que bien souvent ils ne s’aperçoivent de la baisse de leurs gains qu’au moment où il reçoivent leur argent. C’est à prendre ou à laisser car, pour leurs patrons, leur vie et leur santé n’ont pour ainsi dire aucune importance. Le patron en fait ce qu’il veut. Un autre élément de mécontentement des petites gens, c’est le service militaire et l’injustice du tirage au sort. Mais surtout de la possibilité pour les nantis de se faire remplacer alors que les fils de familles pauvres partaient pour plusieurs années de vie sordide en caserne. 

Un libéral liégeois de Laveleye est l’un des seuls à comprendre la situation qui couve quand il déclare : « Le régime actuel n’est pas juste ; si les classes aisées en étaient convaincues, les réformes préviendraient les révolutions… »

En attendant, l’une des premières réactions à cet état général de la société aura lieu le 6 avril 1885. À cette date, plusieurs dizaines d’associations d’ouvriers de toute la Belgique vont se réunir à Bruxelles pour essayer de changer les choses mais, dorénavant, ensemble et sous le même nom, celui de « Parti ouvrier belge » (POB), l’ancêtre du parti socialiste. En mars 1886, Alfred Defuisseaux, que l’on avait déjà vu devenir la bête noire des patrons de mines en défendant leurs ouvriers, suivra le mouvement en publiant un opuscule, sorte de manifeste du combat ouvrier qui porte le nom de « Catéchisme du Peuple ». Ce texte va changer la donne pour beaucoup d’ouvriers en leur permettant, en le lisant ou en se le faisant lire, de comprendre simplement les grands enjeux du temps. Defuisseaux, bien entendu, devient un homme à abattre pour les dirigeants, et ses écrits distribués à plus de 300 000 exemplaires vont aussi contribuer à enflammer le monde ouvrier. 

Le mois de la sortie du catéchiste, le 18 mars exactement, un meeting est organisé à Liège pour fêter le quinzième anniversaire de la Commune insurrectionnelle de Paris. La participation est beaucoup plus importante que prévu. Les participants ne s’en tiennent pas qu’au meeting et se répandent en cortèges dans la ville. De partout fusent des cris tels que : « À manger ! », « Vive la République ! », « À bas les riches ! », « Vive l’anarchie ! », « Révolution ! », « À bas la calotte ! », « Du pain ! »… On entonne bien entendu la « Marseillaise ». Parce que, quand on crève de faim et même si la violence n’est jamais idéale, on peut comprendre qu’on crie son envie de « faire couler un sang » (impur ou autre), on peut imaginer « lever un étendard » même sanglant et être « contre la tyrannie ». Par contre, même le plus illettré des ouvriers mineurs ne comprendrait pas devoir chanter « après des siècles d’esclavage » et « le Roi, la loi, la liberté… » Arrivés dans le centre de l’ancienne capitale de la Principauté, les ouvriers, en face des magasins bien approvisionnés réservés aux personnes aisées, se mettent à tout casser et piller. C’est d’une véritable émeute dont il s’agit maintenant. Plus d’une centaine de bâtiments sont endommagés. La troupe et la gendarmerie chargent les manifestants qui se défendent en lançant du pétrole enflammé, on entend même des échanges de coups de feu. Les bagarres dureront toute la nuit. 

Le lendemain, le 19 mars, les mineurs de Jemeppe-sur-Meuse en banlieue liégeoise arrêtent le travail. Ils veulent à la fois voir leur salaire augmenter et obtenir la libération d’un des leurs. Aux premières lueurs de l’aube, les grévistes s’attaquent à la maison du directeur dont ils brisent toutes les fenêtres. Malgré cela, la direction refusant toute augmentation de salaire ou diminution du temps de travail, la grève se répand dans tout le bassin liégeois. Les affrontements reprennent, les déprédations également, tout ce qui représente l’argent est systématiquement détruit par les hommes et les femmes en colère. Les gardes civiques arrivent même de Louvain et de Bruxelles. Plus de 10 000 à 11 000 mineurs et ouvriers métallurgistes font face à 6 000 hommes en armes qui finiront par faire régner à nouveau le calme et permettront de nombreuses arrestations. Ces émeutes liégeoises firent trois morts, soixante-sept blessés et presque deux cents arrestations. Septante-sept manifestants furent condamnés, l’un de ces traîne-misère au ventre creux écopa même de 5 ans de prison pour « incitation au pillage ». 

Petit à petit le calme revient à Liège mais l’agitation gagne notre second grand bassin industriel, celui du Hainaut. Jeudi 25 mars 1886. Le jour n’est pas encore levé que, déjà, certains ouvriers de charbonnages se rassemblent dans des estaminets de la région de Charleroi. Un seul sujet de discussion : leur salaire, qui a encore une fois diminué. Et un mot d’ordre : la grève ! Les premiers à débrayer sont les ouvriers du puits SainteHenriette du charbonnage du « Bois communal » de Fleurus. De là, ils partent faire arrêter les mineurs voisins de la « Société du Nord » à Gilly. Après, c’est comme un jeu de dominos : Châtelineau, Châtelet, Montignies-sur-Sambre, Couillet… Tout n’est plus que grèves, cris de colère, cortèges qui se forment et arpentent les rues. Les premiers affrontements entre ouvriers, gendarmes et armée ont lieu. Ce premier jour se termine avec un bilan de plusieurs blessés et deux morts. Parmi les ouvriers, bien entendu !

Le 26 mars au matin, les ouvriers sont de nouveau là. Leurs rangs sont grossis par les travailleurs des verreries et de la métallurgie. Tout le bassin de Charleroi est en grève. Les grévistes, qui se voient interdire l’entrée dans Charleroi par les militaires, se répandent dans les faubourgs où ils laissent libre cours à leur colère. Les premières victimes de cette colère sont les verreries. Elles sont saccagées avec d’autant plus de haine que leurs propriétaires avaient augmenté leur rentabilité grâce à des techniques très novatrices qui avaient envoyé de nombreux ouvriers à la rue. Le symbole haï de cette corporation est le riche patron verrier Eugène Baudoux. Cinq mille personnes ivres de rage détruisent de fond en comble son usine et le château dans lequel il réside. Les colonnes qui hurlent à tue-tête la Marseillaise et des « Vive la République » se sont emparées de tout ce qui pouvait servir d’arme, depuis le manche de pioche jusqu’à la hache en passant par des barres de fer ou des pierres. Les destructions continuent, les nouveaux militaires venus de Tournai et d’Anvers pour épauler ceux de Charleroi et envoyés à leur rencontre sont repoussés. Il en va de même pour une charge de lanciers. La nuit tombe, les bourgeois se claquemurent chez eux. Dehors, partout le paysage est parsemé des lueurs des différents incendies qui se voient à des kilomètres de distance