L’ordre de Saint-Antoine-en-Barbefosse

L'ordre de Saint-Antoine-en-Barbefosse

L'ordre de Saint-Antoine-en-Barbefosse

Le 22 mai 1370, la veille de l’Ascension, des charrettes transportant des Juifs ligotés entre eux prirent la direction du Pré-aux-Laines, sous les injures du peuple bruxellois venu en masse pour assister à ce cortège morbide, et surtout pour participer au spectacle de l’exécution de ces hérétiques. 

Pour avoir poignardé des hosties consacrées substituées par un nouveau converti, ils seraient brûlés vifs. Du sang se serait échappé du cœur de ces hosties lors de l’acte criminel. Des faits du même genre avaient déjà été relatés à Paris, en Bavière, à Strasbourg et à Amsterdam en l’espace d’une cinquantaine d’années : des crucifix se seraient mis à saigner subitement, tout comme des hosties après avoir été poignardées ou bouillies, des statues de la Vierge auraient pleuré des larmes de sang. Suite à une épidémie qui avait ravagé ses terres puis s’était miraculeusement apaisée, le comte Aubert de Hainaut fonda à Mons, en 1382, l’ordre de SaintAntoine, dont le siège fut établi non loin d’Havré, dans un petit ermitage forestier appelé Barbefosse et ayant servi de cimetière pour les pestiférés. 

Pour certains, le nom « Barbefosse » viendrait de l’évolution d’une référence à une tombe de barbares exterminés, des pillards normands en l’occurrence. Pour d’autres, il renverrait plutôt à la tombe d’une dame d’Havré, nommée Barbe. Tenant un cierge allumé, elle hanterait les lieux pendant la nuit. La commanderie et sa chapelle furent construites dans un endroit sinistre afin d’écarter les curieux, dans le Bois d’Havré, à cinq kilomètres de Mons. Autour de la chapelle, on déversa des charriots entiers de cadavres qui avaient été victimes d’une épidémie de gangrène, le feu de saint Antoine. Au début du XVIème siècle, c’est dans ce charnier que se serait installé un émule de saint Antoine venu s’établir dans l’ermitage, bientôt célèbre par les miracles qu’y opéra un poil de la barbe du grand saint. 

Les statuts de la nouvelle chevalerie créée par le pape Boniface VIII prévoyaient, contrairement aux usages du temps, qu’on n’y recevrait pas seulement les personnes de première noblesse, mais aussi celles qui se seraient rendues nobles par le savoir. Les érudits ne se distinguaient des autres chevaliers que par le tau et la clochette d’argent qui pendaient à leur collier. Le comte de Hainaut voulait ainsi relever l’ancien ordre militaire et hospitalier de saint Antoine, créé vers 1095 dans le Viennois, sous l’égide de la très secrète communauté bénédictine provençale de Montmajour qui, en 1297, avait viré à la congrégation religieuse gouvernée par un abbé. Aubert prétendait pour sa part succéder, après un siècle, à leur dernier grand-maître, mais également aux Templiers, afin de lancer une croisade et de reconquérir définitivement les Lieux saints. 

Après avoir participé au débarquement des Génois à Tunis en 1390 et s’être fait décimer, vingt ans plus tard, dans la plaine de Tannenberg aux côtés des Teutoniques, les chevaliers de Saint-Antoineen-Barbefosse purent enfin croire que leur grand rêve de Croisade était sur le point de se réaliser. Le feu Saint-Antoine, devenu de plus en plus rare, disparut peu à peu. Dès lors, la dévotion envers le saint patron s’affaiblit elle aussi graduellement pour finir par se perdre avec la maladie qui l’avait fait naître. Le monastère ne prit aucune extension, son personnel diminua et menaça de s’éteindre. Lors des troubles du XVème siècle, la maison était en pleine décadence et les jésuites, nouvellement établis à Mons, obtinrent le prieuré. 

En ce début du XVème siècle, un miracle aurait été bien utile pour lancer vers les Lieux saints la croisade projetée par le comte de Hainaut, Guillaume IV. Le vendredi de la Pentecôte 1405, un miracle se produisit en faveur de l’un des chevaliers de Sainte-Antoine-de-Barbefosse, Jean du Bois. Il était agenouillé dans la chapelle de son château de Bois-Seigneur-Isaac, en comté de Hainaut, paroisse de Haut-Ittre, quand, sorti en abondance du flanc d’un crucifix posé sur l’autel, un jet de sang l’inonda. Le miracle se renouvela toute la semaine et chacun crut y voir un signe du ciel en faveur de la croisade. On décida aussitôt d’ériger une chapelle, dédiée au Saint-Sang, à la Vierge et à saint Jean-Baptiste, dont l’autel fut solennellement béni le 3 mai 1411. 

En 1413, le cardinal d’Ailly, évêque de Cambrai, astrologue et prophète, confirma l’authenticité du miracle. Le comte Guillaume commanda au peintre Van Eyck un retable qui ferait l’apologie de sa croisade en rappelant les différents éléments du miracle. Il obtint l’Agneau Mystique qui représente, sous la colombe de la Pentecôte, le sang giclant du flanc de l’agneau du templier, en présence de saint Antoine et de ses chevaliers, précédant les principaux souverains censés participer à l’expédition. 

Comme le montre un volet du polyptique de l’Agneau Mystique, réalisé par le peintre liégeois en 1406 pour leur deuxième grand maître, Guillaume de Hainaut, tous les princes d’Occident s’étaient rangés derrière le tau de saint Antoine. Hélas, le comte Guillaume IV mourut cette annéelà dans des conditions mystérieuses et l’ordre de Barbefosse ne put survivre au gouvernement de sa fille, Jacqueline de Bavière. Van Eyck la représenta accompagnée de son dernier mari, François de Borselles, chacun tenant un œillet et lui portant au cou le collier magistral au tau et à la clochette. Inachevé à la mort du comte de Hainaut, le polyptique ne prit jamais place dans la chapelle de BoisSeigneur-Isaac pour laquelle il avait été peint. Avec l’accord de Jacqueline de Bavière, il fut finalement vendu à un marchand gantois après quinze ans. La chevalerie de Saint-Antoine-en-Barbefosse se fondit dans l’ordre de la Toison d’or. L’ordre de Saint-Antoine du Viennois fut incorporé à l’ordre de Malte en 1775. 

La chapelle Saint-Antoine-en-Barbefosse n’est plus fréquentée comme autrefois, lorsqu’elle comptait parmi les lieux de pèlerinage les plus célèbres du pays. À dater du XVème siècle, la Saint-Antoine devint une fête importante à Mons. Les Montois se rendaient en masse au prieuré du bois d’Havré pour y remercier le saint d’avoir délivré leur ville du feu sacré et de les en préserver à l’avenir. 

En se rendant à Barbefosse, les jeunes gens s’amusaient à un exercice de la région : le jeu de crosse. Ce plaisir était tout populaire dans les campagnes du Hainaut, quand la gelée permettait de traverser en tous sens les terres et les prairies sans y causer de dommage. Ce jeu consistait à lancer une balle de bois nommée soule. La crosse, ou sabot, était un morceau de fer recourbé fixé au bas d’un fût en bois souple. On l’appelait maquet. Avec le temps, le pèlerinage de Saint-Antoine et les parties de crosse devinrent inséparables, mais lorsque la maladie eut entièrement disparu, la dévotion s’éteignit : les personnes pieuses cessèrent de visiter Barbefosse et seuls les crosseurs continuèrent de célébrer la Saint-Antoine. La chapelle Saint-Antoine, dont la partie antérieure parait avoir été démolie, présente les restes de l’église du monastère. 

À cinquante mètres de là se trouve un puits : il est aussi ancien que le prieuré et fut, dit-on, béni par saint Antoine. On attribue à son eau une vertu bienfaisante contre les épidémies. Du temps du choléra, en 1831, beaucoup de personnes visitèrent Saint-Antoine pour y prier et y boire de l’eau. À présent, la chapelle est déserte. Actuellement, à l’occasion de la fête du saint, la chapelle n’est plus fréquentée : il n’y a plus ni prières, ni eau bénite, ni crosse. On n’y trouve plus la moindre trace de saint Antoine.