Les bonnes poires de Jean-Baptiste Van Mons

Les bonnes poires de Jean-Baptiste Van Mons

Les bonnes poires de Jean-Baptiste Van Mons

De l’autre côté de l’Atlantique, les amateurs de bons fruits n’ont que des éloges à l’égard de la Beauté flamande. Cette belle poire, vive, sucrée, parfumée et bien juteuse, a été créée et exportée, au XIXe siècle par le plus célèbre pomologue belge, Jean-Baptiste Van Mons. Comme des dizaines d’autres fruits.

Si Jean-Baptiste Van Mons vivait encore de nos jours, il serait sans aucun doute surpris par ce qui fait que, près de deux cent cinquante ans après sa naissance, le 11 novembre 1765 à Bruxelles, on connaisse encore son nom aux quatre coins de la planète. Car notre homme a vraiment tout fait durant sa longue vie, rencontrant les plus grands esprits de son époque, participant à des révolutions, procédant à des expériences scientifiques remarquées. Mais de là à entrer dans l’Histoire au travers de ses pommes et de ses poires…

Né au sein d’une famille qui a donné, entre autres, une véritable dynastie de notaires à Bruxelles, avec un père qui occupe les fonctions de receveur du Grand Béguinage et une mère originaire d’une famille d’apothicaire anversois, c’est dans un collège de Turnhout qu’il reçoit une formation assez basique mais suffisante pour révéler en lui un intérêt pour la science et les langues. Il entre ensuite, en qualité d’apprenti, dans une pharmacie de la capitale où ses capacités d’apprentissage autodidacte vont lui permettre d’obtenir son brevet de pharmacien. Il n’a que vingt- deux ans. Et il s’intéresse à tout ce qui bouge autour de lui, en ce compris à l’esprit révolutionnaire qui secoue l’Europe dans la dernière décennie du XVIIIesiècle. Vonckiste sous la Révolution brabançonne, il est membre de la société secrète Pro Patria et connu sous le surnom d’Annibal de Cartache. Il a cependant choisi le mauvais camp et se fait arrêter, dans son officine, le 5 août 1790. Trois mois durant, il va connaître la froidure des geôles de la Porte de Hal. « J’avais chaque nuit à tordre le cou à une douzaine de rats qui en voulaient à mes cheveux », écrivit-il à son fils. Amnistié par les Autrichiens, apprécié par les Français victorieux de Fleurus, il va même devenir représentant du peuple. Mais la politique ne l’intéresse déjà plus. Il n’apprécie pas les massacres de Septembre et cette guillotine qui coupe la moindre tête mal née.

Ce qui captive ce polyglotte, ce sont les contacts qu’il peut nouer avec les plus grands scientifiques du moment. On dit que, par ses capacités linguistiques, il est un trait d’union entre les théories des différents savants allemands, anglais, français et italiens, qu’il publie et dont il n’hésite pas, parfois, à compléter les travaux. Il est ainsi l’ami d’Antoine-Laurent de Lavoisier, qu’il aide à répandre ses théories. Il devient le correspondant du géographe et climatologue Alexander von Humboldt, dont il traduit les récits et les analyses. Il défend les hypothèses de Benjamin Franklin sur l’existence d’un seul fluide électrique. Il est aussi l’un des premiers à diffuser, au travers des journaux scientifiques auxquels il collabore, la découverte de la pile galvanique d’Alessandro Volta, …

Il était apprécié de tous. « Ses qualités personnelles étaient telles qu’il était difficile de le connaître sans l’aimer. Il était d’une bonté et d’une générosité à toute épreuve, d’un désintéressement dont on trouverait peu d’exemple, et toujours prêt à exalter les mérites des autres », dira de lui le mathématicien Adolphe Quetelet, qui avait épousé sa nièce.

Touche-à-tout, disions-nous. Van Mons devient professeur de chimie et de physique expérimentale à l’École centrale du département de la Dyle et signe des mémoires remarqués sur la nature du chlore, les propriétés de l’acide muriatique, la construction des pyrophores ou les particularités des… brouillards. Pharmacien, il publie une Pharmacopée manuelle révolutionnaire puisqu’elle donne aux médicaments leurs noms scientifiques et qu’elle simplifie bien des formules de préparation selon ses propres expériences. Et il trouve encore le temps, la trentaine bien avancée, d’entamer des études de médecine qu’il achève, avec brio, en 1807.

Mais sa véritable passion, celle qui l’absorbe depuis son plus jeune âge, c’est l’arboriculture ou, pour reprendre son propre vocabulaire, la « pomonomie ». À l’Université de Louvain où il partage son savoir, il a rassemblé dans un jardin vraiment extraordinaire pas moins de 4.000 variétés d’arbres fruitiers. Il s’intéresse à leur reproduction. Pour lui, tous les fruits que nous consommons sont des fruits artificiels. Le but de la nature, à l’état sauvage, est simplement de produire des arbres les plus sains possibles, avec des graines les plus parfaites qui soient pour la continuité de l’espèce. Le but des arboriculteurs est donc d’aller contre ce mouvement naturel en affaiblissant les excès de végétation ; de diminuer la taille et le nombre des graines et d’augmenter la qualité de la pulpe. « Nos arbres fruitiers, constate-t-il, ont souvent une tendance naturelle à retourner vers l’état sauvage lorsqu’on sème leurs graines. Cette tendance est accrue sur les graines provenant de fruits cueillis sur de vieux arbres. Les graines provenant de jeunes cultivars de qualité sont donc les plus aptes à créer de nouvelles variétés intéressantes. »

Et c’est ce à quoi il va consacrer une bonne partie de sa vie. Pierre-Antoine Poiteau décrit, en 1835, son travail : « Van Mons s’est attaché à semer les graines issues des premiers fruits des jeunes arbres nés de semis de pépin de cultivars connus. Puis à semer les graines des premiers fruits, à peine mûrs, issus de ces semis. À chaque fois, il transplantait les jeunes semis et taillait leurs racines afin de perturber la croissance et de provoquer des transformations. Il a constaté qu’au fur et à mesure, ces semis produisaient de plus en plus jeunes des fruits d’une qualité qui s’améliorait à chaque génération. »

Ses expériences lui permirent aussi de constater que les poiriers étaient les plus longs à s’améliorer, nécessitant cinq générations, contre quatre pour les pommiers et trois pour les pruniers. Ne cherchant pas la facilité, Jean-Baptiste Van Mons s’attela à perfectionner une multitude de variétés de poires, en créant de nouvelles, en les exportant aussi aux quatre coins du globe. Notamment dans la région de Boston où les chroniques de l’époque signalent qu’on pouvait y déguster trois cents variétés de poires flamandes. Il est vrai que Van Mons avait aussi inventé un procédé permettant de transporter à de grandes distances des scions d’arbres fruitiers nécessaires aux greffes.

Mais le temps passe trop vite. Et c’est non loin de ses chers arbres fruitiers, affaibli par le poids de l’âge, la maladie et surtout la perte d’êtres chers qu’il décède à Louvain, le 6 septembre 1842, laissant toutefois son nom à une… pomme reinette.