Le fantôme de l’église du Sablon

Le fantôme de l'église du Sablon

Le fantôme de l'Eglise du Sablon

Depuis la démolition, en 1813, du couvent des Carmes déchaussés, les restes de Jean-Baptiste Rousseau reposent à l’église du Sablon. Depuis bientôt deux siècles, les fidèles qui y viennent faire leurs dévotions, sans le savoir, profanent sa tombe, une pierre bleue gravées de lettres dorées, usées par le passage des fidèles et des touristes. 

Mais le poète qui hante l’église veille. Rehaussé par un fantomatique visage d’albâtre, un monument funéraire adossé à la muraille du transept, rappelle la mémoire du poète : CI-GÎT L’ILLUSTRE ET MALHEUREUX ROUSSEAU. LE BRABANT FUT SA TOMBE, PARIS SON BERCEAU

Il règne en permanence dans une obscurité profonde et dans l’oubli. Il fit l’admiration du XVIIIème siècle qui l’appelait Le Grand Rousseau pour le distinguer de JeanJacques, son homonyme. Philippe d’Orléans, le régent, disait de lui : « Il faut convenir que nous n’avons de véritable poète que Rousseau ». En 1710, Jean-Baptiste Rousseau était âgé de trente-sept ans. L’Académie Française était sur le point de lui ouvrir ses portes. Elle désignait d’avance pour recueillir la charge d’historiographe de France qu’allait bientôt rendre vacante la mort du vieux Boileau qui traînait les derniers mois de son existence dont le terme approchait. Des couplets dont il nia la paternité jusqu’à son lit de mort suffirent pour ruiner à la fois ses espérances, sa carrière et sa vie. 

En 1700, Rousseau aurait rédigé cinq couplets satiriques attaquant son clan rival qui se réunissait chez la veuve Laurent, rue Dauphine à Paris. Ces couplets auraient utilisé l’arme du ridicule et auraient été suivis, à cadence régulière, d’autres couplets d’une agressivité de plus en plus grossière. Les ennemis de Rousseau, ne manquèrent pas de les lui endosser. Il s’en défendit énergiquement. 

Dix ans plus tard, à l’heure où Jean-Baptiste Rousseau touchait au seuil d’une éclatante consécration, les orduriers anonymes entrèrent à nouveau en transe. De nouveaux couplets orduriers, plus ignobles encore que les précédents, arrivèrent sur le bureau de l’auteur Boindin. Les éclaboussures scandaleuses s’étendaient jusqu’au capitaine des gardes Jean-François de la Faye et son épouse. Son nom avait été jeté dans la chanson et le capitaine devait venger son honneur outragé. Accompagné de ses porteurs, il alla guetter Rousseau, un soir, à la sortie de l’Opéra et lui administra une volée de coups de bâton. Le lendemain, le poète déposa plainte contre la Faye, qui, de son côté, lui intenta un procès. Suite à une intervention de la cour, ils finirent cependant par se désister réciproquement. Jean-Baptiste Rousseau décida de mener sa propre enquête afin de découvrir la source des couplets. L’instruction menée avait permis d’apprendre que le pli provenait des mains d’un savetier demeuré introuvable, en dépit d’un signalement très précis. 

Rousseau n’ignorait pas qu’il avait en Saurin un ennemi particulièrement acharné. Or, un savetier travaillait sous les fenêtres de Saurin qui logeait à l’Hôtel des Ursins. Rousseau s’informa discrètement et apprit que le savetier servait de commissionnaire à Saurin depuis deux semaines. Rousseau poursuivit son enquête et, sans l’ombre d’une hésitation, il alla réclamer l’assistance du comte d’Argenson, lieutenant général de la Police, lequel décida qu’un officier s’occuperait de soutirer la vérité au savetier. Après avoir nié pendant des mois, ce dernier avoua : en février, Saurin lui aurait remis une lettre contenant de méchant vers. Le pli aurait été cacheté en sa présence à l’aide d’une chandelle. Le savetier aurait reçu l’ordre de déposer le pli au café de la Veuve Laurent. Rousseau introduisit immédiatement sa plainte et Saurin fut incarcéré au Châtelet. On le confronta avec le savetier, enfermé, lui, au Fort-l’Évêque. Saurin l’aurait obligé, durant les trois mois qui suivirent, à faire parvenir sa poésie calomnieuse chez les différents bénéficiaires. 

Le lieutenant de police dont la conviction était faite annonça : « Enfin, tout est découvert ». Que Rousseau ait perdu son procès ne manque pas de surprendre. Cependant, son échec s’explique : outre les confrères jaloux, beaucoup de gens ne le portaient pas dans leur cœur. Mais Rousseau ne s’avoua pas vaincu. Sans espoir de triompher de la cabale acharnée à sa perte,  Rousseau se réfugia en Suisse. 

Le 7 avril 1712, une sentence du Parlement de Paris rendue par contumace le bannit à perpétuité. À Soleure, où Rousseau était arrivé en mai 1711, le comte de Vintimille du Luc, ambassadeur de France, l’avait prié d’accepter chez lui le gîte et le couvert. L’arrêt prononcé l’année suivante ne modifia en rien l’attitude du diplomate et donna lieu à cette situation paradoxale, gênante pour les juges du poète. Rousseau était donc banni à perpétuité mais résidait sous le toit du représentant officiel de son pays. Curieuse situation ! 

Nommé ambassadeur à Vienne en 1715, le comte du Luc y emmena Rousseau qui fut protégé et comblé par le prince Eugène de Savoie un an plus tard. Une santé chancelante contraignit le comte du Luc à abandonner son poste. Le prince Eugène décida d’installer le poète dans un emploi qu’il lui destinait au Pays-Bas. L’illustre militaire ajourna continuellement le voyage. 

– Il y a bientôt dix-huit mois que toutes mes hardes sont à Bruxelles. Nous sommes ici sans savoir quand nous partirons. Pour moi, je ne m’informe plus.

Le prince Eugène lui avait fait verser 1000 écus d’avance sur ses appointements. Il passait son temps à lire, à composer des vers, à flâner. Vienne lui plaisait. On l’y conviait aux meilleures tables et il était devenu l’intime ami d’un autre proscrit français, le comte de Bonneval, en compagnie duquel il ne se morfondait pas. Le prince renonça définitivement à sa promesse. Rousseau prit seul le chemin de Bruxelles, où le marquis de Prié l’accueillit chaleureusement, mettant ses carrosses à sa disposition. Il entendait lui donner le statut d’historiographe des Pays-Bas autrichiens : 2800 florins de pension et un appartement à la cour. Mais la pénurie du Trésor ne permettait aucune dépense extraordinaire et les instructions de l’empereur interdisaient la création de nouveaux emplois. Le poète résidait dans une petite maison de l’actuelle rue aux Laines que l’on appelait La Maison de Rousseau et qui se trouvait à proximité du Palais du duc d’Aremberg. Cette maison fut ravagée par l’incendie qui détruisit le palais.

Avec philosophie, Rousseau se résigna à prendre patience. Sur ces entrefaites, Voltaire débarqua à Bruxelles. Voltaire, pour qui les aventures de Rousseau relevaient de la plus monstrueuse injustice, adressa sa tragédie Œdipe à l’exilé. Le comte de Lannoy, invité à dîner chez le marquis de Prié, nous conte l’apparition de Voltaire à Bruxelles : Un jeune homme, que j’ai vu à l’église des Sablons, qui avait tellement scandalisé le monde par ses indécences durant le service que le peuple a été sur le point de le mettre dehors. C’était bien de Voltaire qu’il s’agissait, arrivé la veille, à minuit, accompagné de Madame de Rupelmonde que des affaires de famille appelaient en Hollande. 

Pendant onze jours, Rousseau et Voltaire ne se quittèrent pas. Voltaire sortait d’un embastillement pour avoir soi-disant écrit des vers dont il n’était pas l’auteur… une nouvelle affaire Rousseau ! Voltaire et Rousseau visitèrent ensemble Bruxelles, flânèrent en carrosse dans la ville et les environs et ne cessèrent pas un instant de faire la fête. Puis, en 1732, Rousseau et Voltaire se querellèrent. Ce dernier empoisonna l’existence de Rousseau. Voltaire ne mordait jamais aussi férocement que lorsqu’on lui résistait. Le duc d’Aremberg, un des protecteurs de Rousseau, lui proposa de gagner le château d’Heverlee où ils passèrent six jours ensemble. Rousseau apprécia beaucoup la campagne sous le ciel brabançon. 

Un soir de l’année 1733, un visiteur inattendu frappa à la porte de Rousseau : c’était son demifrère, Jean Rousseau, qu’il n’avait plus vu depuis trente ans. Devenu carmélite sous le nom de père Léon, il avait acquis une certaine notoriété comme prédicateur. Rousseau dut mettre son habit noir. Le prince Anselme-François de la Tour et Tassis venait de mourir, le privant ainsi d’une compagnie qui était son meilleur refuge. Voyageant sous le nom de M. Richer, Jean-Baptiste Rousseau quitta Bruxelles en novembre 1738 et, suivant le conseil de ses amis jésuites, il se rendit d’abord au château de Conflans à Charenton-lePont, maison de campagne des archevêques de Paris. Après quelques jours, il gagna la capitale et s’établit chez son vieil ami, le peintre Jacques Aved. Les affaires de Rousseau prirent une tournure favorable jusqu’au jour où il dut faire face au régiment des Voltairiens. Il pensa alors reprendre la route vers Bruxelles. Il quitta Paris car ses ennemis lui avaient refusés la permission de mourir sous le ciel de son enfance. Rousseau avait prophétisé sa disparition. Dans la dernière semaine d’avril 1740, il repartit pour La Haye. Le premier jour du voyage, une attaque d’apoplexie le foudroya sur la barque où il avait pris place. 

Transporté à demi-mort dans une hôtellerie d’Anvers, il reçut le viatique. Les lettres d’un chanoine anversois l’aidèrent à supporter courageusement les maux de plus en plus cruels qui le torturaient. Ses douleurs se firent intolérables. Il en était arrivé au point de ne plus pouvoir se déplacer, ni à pied ni en carrosse. L’existence lui pesait. 

La vie s’obstina en lui. Rousseau n’était plus qu’un misérable paralytique privé de l’usage des membres et de la parole ; dorénavant, il ne s’exprimerait plus que par des signes de tête. Au bout de trois mois, on le tira de son humble lit d’auberge pour le ramener à Bruxelles. Rousseau était isolé sur terre, mais il avait quelques généreux donateurs. Le 26 janvier 1738, rue aux Laines, chez le comte de Lannoy, il s’affaissa tout-à-coup, frappé d’apoplexie, sur l’épaule de son voisin de table, le prince de la Tour et Tassis. Il fut rapidement reconduit à son logement rue de la Montagne où il fut aussitôt saigné. Son état inquiétait et on lui administra les derniers sacrements. Les médecins le déclarèrent hors de danger. Il ne s’en tirait pas mal mais n’était pas indemne non plus : son côté gauche demeurait paralysé. Son état sollicita l’aide constante de trois hommes robustes qui, ensemble, ne parvenaient, vu sa corpulence, qu’à le remuer à grand-peine. Cloué dans son fauteuil, il remerciait avec effusion les visiteurs dont le flot ne désemplissait pas sa chambre et qui tâchaient de le consoler de leur mieux. 

Au bout d’un mois entre ses quatre murs, Rousseau, appuyé sur une canne, réapprit courageusement à marcher au bras de son dévoué domestique. Ensuite, invité par ses protecteurs, il accepta de dîner en ville, toujours dans le quartier des Sablons qu’il traversait lentement, les jambes lourdes et le souffle court. Puis il quitta les frontières de la mort. Dans son testament rédigé le 1er février 1738, il désigna pour exécuteur testamentaire le comte de Lannoy. Et puis Rousseau végéta. Après avoir passé un séjour à la campagne ixelloise, il serait mort à la Génette, un hameau situé entre Hennuyères et Rebecq et où le duc d’Aremberg possédait une propriété. 

Très curieusement, ses funérailles auraient été célébrées le lendemain à l’église de la Chapelle. On l’inhuma au couvent des Carmes déchaussés, d’après une ancienne volonté du défunt. Aucune inscription n’orna sa tombe.