Charlotte de Habsbourg

Charlotte de Habsbourg

Charlotte de Habsbourg (1840-1927)

Charlotte, fille de Léopold Ier, épouse en 1857 l’archiduc Maximilien de Habsbourg d’Autriche (1832-1867), frère de l’empereur François-Joseph Ier. Elle devient impératrice du Mexique quand son mari, avec l’appui de Napoléon III et des conservateurs mexicains, se proclame empereur de cet État, le 10 avril 1864. De nombreux Mexicains et gouvernements étrangers ne reconnaissent pas son gouvernement. Charlotte en perd la raison. Les républicains locaux exécutent son époux en 1867.

Le mariage intéressé d’un infidèle

Lors de leurs fiançailles, à Laeken, en décembre 1856, Charlotte succombe aux charmes de son prince charmant, Maximilien de Habsbourg, plus intéressé, lui, par la dot de sa future femme…

Déjà, il exige le transfert de ses bijoux précieux à Vienne, ce que Léopold Ier, moins naïf que sa fille, refuse catégoriquement. Si elle savait seulement que son bel amoureux a écrit à l’un de ses amis : « Charlotte est très intelligente, ce qui est un peu ennuyeux, mais sans doute en viendrai-je à bout… »

Le fait qu’elle soit stérile, malgré des pèlerinages à la Madone de la Guadeloupe, invoquée par les femmes infécondes, ne favorise pas un rapport plus chaleureux. Maximilien en arrive même à adopter le petit-fils du dernier empereur du Mexique, acheté à ses parents à prix d’or. La souffrance de Charlotte atteint son comble lorsqu’elle apprend que son cher époux a fait construire une maison dans une plantation de café pour y abriter ses maîtresses successives, dont l’une lui donnera un enfant, en 1866. Elle endure secrètement son calvaire, feignant de tout ignorer.

Un trousseau pas mal fourni

Au XIXe siècle, dans les familles princières, les trousseaux ou « corbeilles de mariage » offerts aux jeunes épouses le jour des noces était des plus fournis. Qu’on en juge plutôt par celui de la princesse Charlotte, reçu en 1857 : 28 robes auxquelles il faut ajouter 9 robes en pièces, 504 paires de gants, non compris 36 en toile pour la nuit, 288 paires de bas, 168 paires de souliers et brodequins, 240 chemises de jour, 120 de nuit, 24 pantalons, 24 chemisettes, 220 mouchoirs, 216 jupons, 120 camisoles, 93 fichus et canezous, 48 serre-tête, 72 bonnets de nuit et enfin, 77 peignoirs.

Cette pléthore s’explique. À l’époque, on ne procédait souvent qu’à deux lessives annuelles et on s’arrangeait donc pour que la mariée ne manque jamais de linge propre tout au long de sa vie. À la fin du siècle, quand les exigences d’hygiène multiplieront les lessives et que les manuels d’économie domestique recommanderont aux ménagères de restreindre la quantité de linge, les corbeilles de mariage seront moins remplies.

La folie de Carlota

Soucieux de se rapprocher de l’Autriche et de lui donner une compensation pour la perte de la Lombardie, tout en établissant au Mexique un régime favorable à la France, Napoléon III manœuvre pour faire offrir à Maximilien de Habsbourg la couronne impériale du pays. On disait que le couple impérial de rêve, uni en 1863, marchait sur les pas des conquistadores. Mais très vite, il se heurte à une vive opposition nationale, attachée à Juarez et refusant par la rébellion les altesses qu’on lui imposait. Maximilien songe à abdiquer quand, fin 1866, Napoléon, empêtré dans divers problèmes, décide d’abandonner le Mexique. Sans soutien de la France et sans force militaire, le nouveau régime n’était plus viable. Comme Maximilien estime inutile de se rendre à Paris pour tenter de faire changer l’empereur d’avis, Charlotte décide de s’en charger elle-même et rentre en Europe. Napoléon, arguant de problèmes de santé, refuse de la recevoir, l’humiliant au point qu’elle doit se contenter de loger dans un hôtel avec sa suite. Peu après, vu son insistance, l’empereur consent à l’écouter un moment, en vain. Elle s’évanouit et quand elle retrouve ses esprits, l’empereur est parti. Pour s’en débarrasser, il a mis un train à sa disposition, avec le conseil d’aller tenter sa chance à Rome. L’impératrice la saisit, espérant rencontrer le pape et obtenir un concordat pour le Mexique. C’est alors que se manifestent les premiers signes de démence. Persuadée qu’on veut l’empoisonner, elle adresse ses dernières volontés à son mari, écrivant notamment : « Mon trésor bien aimé, je te dis adieu… Je te remercie du bonheur que tu m’as donné. »

À Rome, son délire de persécution ne fait que s’aggraver. Elle impose à sa femme de chambre d’élever des poulets au pied de son lit avant de leur couper la tête, les plumer et les cuire en sa présence. Mais cela ne suffit pas à l’apaiser et elle ne se nourrit plus que d’oranges et de noix, les pelant et nettoyant soigneusement les coquilles au préalable. À ces nouvelles, la mère supérieure du couvent dont elle est familière l’invite à visiter son orphelinat et commence par la cuisine. En humant le fumet d’un pot-au-feu, l’affamée ne peut plus résister, y plonge la main, se brûle atrocement, hurle, réussit à arracher malgré tout un morceau de viande et le dévore à belles dents avant de perdre connaissance. On la reconduit à son hôtel où on lui enfile une camisole de force.

Un matin, à l’aube, assoiffée en raison de son refus d’avaler toute boisson, elle s’engouffre dans un fiacre qui doit la déposer à la fontaine de Trévi. En présence de sa dame d’honneur médusée, elle remplit d’eau un pichet en cristal qu’elle a emporté et la boit. De là, elle se fait conduire au Vatican où elle bouleverse toutes les règles du protocole. Elle exige de rencontrer le pape, bouscule les caméristes et parvient jusqu’à lui, se jette à ses pieds pour l’implorer de « faire arrêter sa suite vendue à Napoléon ». Comme le pape s’apprêtait à prendre le petit-déjeuner, elle plonge les doigts dans sa tasse de cacao, les suce et s’exclame : « Au moins, ceci n’est pas empoisonné. Tout ce qu’on me sert à manger, c’est des poisons, je meurs de faim. » Le pape veut lui faire apporter une autre tasse, mais elle refuse, persuadée qu’on en profitera pour y verser du poison. Et, devant le pape ahuri, elle avale le contenu de la première. Un cardinal et le commandant de la garde suisse lui intiment l’ordre de sortir de la pièce, mais elle refuse, exigeant de loger au Vatican – une première pour une femme ! –, hurlant qu’elle préfère dormir sur les dalles d’un couloir plutôt que de regagner son hôtel où sa suite l’empoisonnera. Et d’exhiber une liste de ceux qui devaient être arrêtés pour trahison. Apitoyé, Pie IX ordonne de faire installer, pour elle et sa dame d’honneur, deux lits dans une bibliothèque. Ses aides de camp avertissent par télégramme son frère Léopold II. Pour éviter la honte qui allait ternir la monarchie belge à l’étranger, le roi décide de la faire rentrer et, pour ne pas s’embarrasser d’une démente, l’installe loin de Laeken, au château de Tervuren, avec quelques gardiens. De peur d’aggraver son état, on n’ose pas lui révéler la mort de son mari, en juin 1867. Et quand elle l’apprend, elle refuse d’y croire, continuant à envoyer au défunt des lettres enflammées et des cadeaux, sûre qu’il serait bientôt empereur de France, d’Espagne et du Portugal…

Deux ans plus tard – elle a 29 ans –, le silence et l’éloignement ont dû opérer leur œuvre, car elle veut s’unir au commandant Charles Loyse, qui n’a que faire de ses déclarations d’amour. Exaspérée par son indifférence, elle lui manifeste des intentions perverses. Elle veut le défier en duels sadiques, précédés de coups de cravache :

« Nous plongerons et replongerons les épées l’un dans l’autre le plus possible…, elles doivent être rouges jusqu’à la garde…, nous nous labourerons tout à fait avec, je ne fais que cela en idée… » Mais après une dépression, l’absence de réponse la pousse à concrétiser l’idée toute seule en se fouettant elle-même, ce qui lui procure du plaisir.

Elle témoigne : « Voilà comment cela commence ; il me prend une furieuse envie d’être fouettée. J’ôte mon pantalon…, je m’étends sur le canapé à plat, le derrière le plus rebondi possible à découvert, et je fouette de manière à ce que cela cingle et laisse des ampoules. »

Armoiries des Habsbourg

Derniers mots

Maximilien est fusillé sans gloire, le 19 juin 1867, à Queretaro, mais non sans élégance : il serre la main à ses exécuteurs, leur offre des pièces d’or, met l’index sur le cœur en criant :                         « Muchachos, visez bien ! » Et aussitôt, il s’écroule sur le sol.

La fausse folle

Un jour que Marie-José de Savoie rendait visite avec ses parents à Charlotte dans sa résidence d’été des environs de Cuernavaca, elle eut une soudaine perte de mémoire : plus moyen de se souvenir du nom d’un ministre ! Quelle ne fut pas surprise quand Charlotte le lui donna, puis lui glissa : « Je vais te confier un secret : quand tu voudras échapper à ton passé, fais semblant d’être folle. Plus personne ne te posera de questions indiscrètes… » Elle prétendait, en effet, vouloir simuler la démence pour qu’on ne lui pose pas de questions sur son passé et sur Maximilien. Troublant…

Fin de vie solitaire

Le château de Tervuren, où Charlotte s’était retirée, brûla en 1879. Léopold II acheta alors pour elle, au comte de Beaufort, le château de Boechout. C’est là qu’elle vivra jusqu’à sa mort, isolée du monde, dans une ambiance pesante. Le roi exigeait des dames d’honneur de lui faire un rapport hebdomadaire sur le comportement de sa sœur. Le roi Albert lui rendra régulièrement visite. Durant la Grande Guerre, l’occupant ne troubla pas sa tranquillité. Après tout, elle était la belle-sœur de l’empereur d’Autriche, lui-même allié du Kaiser. On ne sait pas grandchose sur sa vie à Boechout, si ce n’est que les domestiques ne pouvaient pas lui parler et que ceux-ci craignaient ses accès de colère au cours desquels elle cassait tout ce qui était à sa portée, sauf les souvenirs liés à Maximilien. À certains moments, on l’entendait jouer au piano l’hymne mexicain. Le premier de chaque mois, elle posait le pied dans une barque des douves du château, sans que l’on connaisse la raison de cette étrange manie. Les habitants de Boechout pouvaient la voir chaque année à la procession mariale, à l’occasion de laquelle elle faisait distribuer des friandises aux enfants et parlait aux femmes, jamais aux hommes.