Charles-Joseph de Ligne (1735-1814)

Charles-Joseph de Ligne (1735-1814)

Charles-Joseph de Ligne (1735-1814)

La famille des seigneurs de Ligne – petit village situé entre Tournai et Ath –, devenus princes en 1602, est l’une des plus anciennes et des plus prestigieuses de Belgique. Au long des siècles, jusqu’à l’époque contemporaine, elle a donné de brillants officiers et de hauts fonctionnaires. Né en 1735 au château familial de Belœil, Charles-Joseph devient maréchal d’Empire. Fin diplomate, séducteur, homme à la mode, léger, observateur de son époque, homme éclairé, ami des philosophes français, il entretient une correspondance avec ceux-ci, comme avec Catherine II de Russie et Frédéric II de Prusse. Amoureux des arts et des lettres,  il  écrit  lui-même, dès  l’âge  de  15 ans, des traités militaires, romans, maximes, mémoires, lettres…

Emballé, c’est pesé

À 20 ans, Charles-Joseph de Ligne épouse Françoise de Lichtenstein, une princesse de 14 ans qu’il n’avait jamais vue, sans liberté de donner son consentement. C’était  le  choix  de  son  père ! Il raconte ainsi l’aventure :

« Mon père ne me parlait jamais. Il me fait monter en voiture, me mène à Vienne pour me marier. J’arrive dans une maison où il y avait quantité de jolies figures épousées ou à épouser : c’est ce que je ne savais pas. On me dit de me placer à table à côté de la plus jeune. J’appris par mes gens qu’il s’agissait de mariage pour moi. Mais quand je pensai, au sortir du dîner à tout ce que j’avais vu, je ne savais pas si c’était mon beau-père, ma belle-mère, une tante ou les jeunes petites personnes qui m’étaient destinées. Huit jours après, j’épousai. J’avais vingt ans et ma petite femme en avait quatorze. Nous ne nous étions rien dit. C’est ainsi que se fit ce qu’on prétend être la chose la plus sérieuse de la vie […] Au soir de la cérémonie, avant la bénédiction de la chambre nuptiale, la nouvelle petite princesse de Ligne fut mise au lit par ses tantes et cousines, attendant que son époux s’y glisse à son tour. À la bénédiction du curé d’un village d’Autriche ou de Moravie, on avait dit des litanies. C’était l’usage d’y paraître en robe de chambre, et la mienne était, au milieu de l’été, de satin couleur de feu avec des perroquets brodés d’or, perchés sur une quantité de petits arbres brodés en vert. Quel fut mon étonnement lorsque mon père, avec un air de satisfaction, et jouissant de la surprise, me fit passer les bras dans cette vieillerie avec laquelle je l’avais vu essuyer plus de cinquante accès de goutte ! Mon père, en revanche, avait l’air du marié et ne portait que des habits brodés sur toutes les coutures. »

La nuit de noces fut aussi inconfortable qu’éphémère. En effet, les femmes qui avaient préparé le lit nuptial y avaient glissé toutes sortes de reliques pleines d’aspérités et les tourtereaux furent réveillés très tôt. « Je ne me souviens plus, écrit le marié, si ce fut par air ou par goût pour la chasse que j’y allais à 6 heures du matin après la première nuit de mes noces. Il est vrai que ma belle-mère était venue nous réveiller avant le jour, de peur, disait-elle, que de mauvais gens ne nous jetassent un mauvais sort. Je m’aperçus bien que la famille dans laquelle j’étais entré n’était pas grande sorcière. »

À tu et à toi avec Catherine II

En 1787, en temps que diplomate de Joseph II, Charles-Joseph fréquente la Cour de Russie. En compagnie de Catherine II, charmée par son esprit, il visite la Crimée que l’impératrice s’ingénie à développer. Le voyage ne manque pas d’amusement, comme en témoigne une de ces anecdotes rapportées par le Prince de Ligne :

« L’impératrice (qui parlait français) nous dit hier à table :

– Il est bien singulier que le Vous qui est au pluriel se soit établi. Pourquoi a-t-on banni le Tu ?

– Il ne l’est pas, Madame et Dieu, dis-je, est tutoyé dans toutes nos prières.

– Eh bien ! Pourquoi donc, messieurs, me traitez-vous avec plus de cérémonie ? Voyons, veux-tu bien me donner de cela, demanda-t-elle au grand écuyer ?

– Oui, répondit-il, si tu veux me servir autre chose.

Il part de là un déluge de tutoiements à bras raccourcis, plus drôles les uns que les autres. J’y mettais plus de modération et soutins le même genre de plaisanteries en disant d’un ton respectueux : Ta Majesté veut-elle bien ? »

Certains se montraient intimidés, ne sachant que lui dire.

Quoiqu’il en soit, lors de cet épisode où elle avait voulu se montrer simple, conclut le prince, « la  Majesté  tutoyante  et  tutoyée avait toujours l’air,  malgré  cela, de l’autocrate  de toutes les Russies ».