Le mauvais empereur et la belge folle sous le soleil de Mexico

Le mauvais empereur et la belge folle sous le soleil de Mexico

Le mauvais empereur et la belge folle sous le soleil de Mexico

Depuis le milieu du XIXe siècle, des conservateurs mexicains veulent installer dans leur pays un souverain catholique, conservateur et européen pour faire contrepoids à la puissance sans cesse montante des États-Unis, pays au demeurant majoritairement protestant.

L’un de ces exilés mexicains finit par se lier d’amitié avec l’impératrice Eugénie et, via elle, réussit à intéresser l’empereur des Français Napoléon III à sa cause. Celui-ci, qui veut prendre pied sur le continent américain, se dit que c’est une occasion inespérée, d’autant que la guerre de Sécession empêche les États-Unis d’intervenir. Les Français veulent occuper le pays pour en faire une nation industrialisée qui rivaliserait avec les États-Unis. Pour arriver à leurs fins, il leur faut un monarque complaisant, qu’on pourra guider et qui ne dépendra que de l’aide venue de France. Plusieurs candidats possibles sont approchés avant que le choix de Napoléon ne se porte sur Maximilien de Habsbourg qui se morfond de n’être que le cadet de la famille dans son château de Miramar.

Portrait de Maximilien 1er de la Maison de Habsbourg-Iturbide

 Maximilien hésite. Mais, poussé par sa femme Charlotte, la fille de notre Léopold premier du nom, qui est aussi avide de pouvoir que son père, il va se laisser influencer. Dans les faits, ils sont tous trompés (même Léopold dont on dit pourtant qu’il est un des plus fins politiciens du temps) par Napoléon et les soi-disant représentants du peuple mexicain qui les assurent de l’appui du peuple et leur annoncent même les résultats on ne peut plus favorables d’un référendum, sans préciser que les votes s’étaient faits avec une baïonnette française dans le dos des électeurs…

Maximilien leur déclare alors qu’il « acceptait la couronne des mains de la nation mexicaine » et jure « d’assurer par tous les moyens le bien-être, la prospérité, l’indépendance et l’intégrité de cette nation ». Charlotte et Maximilien arrivent dans leur nouvel empire le 28 mai 1864.

La réalité est tout autre une fois sur place. Le pays est loin d’être pacifié. Le corps expéditionnaire français, de même que l’espagnol, n’est pas de trop pour essayer d’imposer une dynastie que pas grand monde dans le pays ne veut ni n’attend.

L'Empereur reçoit aux Tuileries la Commission mexicaine chargée d'offrir la couronne du Mexique au prince Maximilien

Il ne leur faut pas beaucoup de temps pour comprendre dans quel guêpier ils se sont fourrés. L’insécurité et l’anarchie règnent partout et ils comprennent vite que les Mexicains qui voulaient d’un monarque étranger sont fort peu nombreux.

La France, la Grande-Bretagne et l’Autriche tentent de reconquérir le pays. Mais devant l’ampleur du problème, Britanniques et Autrichiens se retirent rapidement, laissant à l’armée française seule, le soin d’y arriver.

Seule pas vraiment, car il reste encore, avec les Français, une légion belge, une sorte de « Garde de l’Impératrice » formée à la force du poignet par Léopold, qui devra peser de tout son poids et jouer de toutes ses influences pour la mettre sur pied, car cet engagement est très controversé. Officiellement, nous sommes neutres, mais on recrute quand même chez nous une légion de volontaires belges qui sera commandée par des officiers belges formés dans notre armée et détachés par celle-ci. Que ne feraiton pas pour la fille du roi ? Le but est à la fois de servir de garde à Charlotte, de peut-être profiter de l’une ou l’autre retombée commerciale et puis, entre cousins (les monarques le sont tous plus ou moins à cette époque), il faut s’entraider, tout en faisant courir un risque à notre statut de neutralité et en laissant la facture à l’État. Mais si on commence à jouer les mesquins…

On trouvera pourtant assez d’officiers volontaires pour former un cadre convenable. Et, en ces temps de misère, 1 500 hommes qui pour la plupart, avec une bonne prime d’engagement, une bonne solde et la promesse de terres sur place (huit bons hectares à l’expiration de six années de service), ont l’espoir un peu naïf de pouvoir faire fortune une fois les quelques dizaines d’émeutiers mexicains ramenés à la raison !

Bien entendu, tout paraît simple et ce ne devrait être qu’une expédition militaire parmi d’autres. Mais avec nous, ce sera différent. Les Français se couvriront de gloire avec la fameuse bataille de Camerone (où deux Belges faisaient quand même partie du dernier quartier, rappelons-le) ; nous, nous ramasserons surtout de la poussière et des reproches.

Le commandant déjà. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Alfred van der Smissen, baron de son état, ne fait pas l’unanimité. Son père a été condamné à mort pour avoir participé au fameux complot de 1841 contre le jeune État belge. Un fils n’est pas responsable des erreurs de son père, me direz-vous avec raison. Continuons donc, van der Smissen s’est distingué dans la légion étrangère française de manière pour le moins douteuse.

Les Mexicains dénombrent leurs blessés à la Bataille de Camerone (1863)

Il avait fait ses premières armes dans cette unité lors de la conquête de l’Algérie. Remarqué, il fut même décoré de la Légion d’honneur par son supérieur, qui l’appréciait beaucoup. On peut se faire une idée plus complète du personnage de van der Smissen quand on sait que lors de son séjour en Algérie, il avait gagné l’estime du général de Saint-Arnaud. Armand Jacques Leroy de Saint-Arnaud, qui commandait l’expédition française, avait créé pour, disons, donner du cœur à l’ouvrage à ses troupes, une prime à la tête coupée (oui, vous avez bien lu). C’est le même qui parle dans ses écrits, de son quotidien algérien avec ces mots : « On ravage, on brûle, on pille, on détruit les moissons et les arbres ». Ou encore quand, tristement, le « brave homme » trouve que « l’Afrique perd de sa poésie » quand il pratique le massacre en grand par « l’enfumade », une méthode consistant à asphyxier des centaines de personnes réfugiées dans des cavernes… Revenu en France, c’est lui qui permettra au futur Napoléon III de réussir son coup d’État en mitraillant ce qu’il appelle la « canaille » parisienne (lisez le peuple). Victor Hugo se fendra même d’une ligne le concernant : « Ce général avait les états de service d’un chacal ».

Voilà donc de l’estime de qui notre « bon » colonel, futur aide de camp du roi, pouvait se prévaloir…

En plus de cela, van der Smissen est un agressif qui n’arrête pas de se battre en duel et est souvent sous le coup de sanction. Tous savent qu’il ne faut pas le laisser sans un supérieur capable de le canaliser. Brialmont, alors lieutenant-colonel, dira de lui qu’il a un bras d’acier mais une tête vide et qu’il craint qu’il ne cause des ennuis. Jules Devaux, le secrétaire du roi, le décrit comme suit : « Bon officier, dévoué et courageux comme un lion, mais avec un point d’ombre : l’homme n’a pas de cervelle, il est susceptible et a besoin d’assistance et de directives ». Malgré ces quelques lacunes, c’est lui que l’on charge de nous représenter à l’étranger et de commander nos soldats dans une de leurs rares sorties. Ajoutez à cela qu’une fois revenu, il sera nommé aide de camp du roi… On a de quoi s’interroger sur le service des promotions et recrutement du temps…

Une fois sur place, on dit de lui qu’il est hautain, vaniteux, égoïste à l’extrême et qu’il n’a de considération pour quelqu’un que si cela peut lui servir à quelque chose.

Le capitaine Chazal, qui fait partie de l’expédition, écrit à son père dès 1864 que « van der Smissen ne sait pas commander. Il y a beaucoup de débauche dans le régiment ».

Van der Smissen, très sensible à la flatterie, est prêt à tout sacrifier pour satisfaire sa vanité. Il est peu qualifié pour une politique de pacification et de construction, beaucoup plus pour ce qui est de détruire.

Il ne tardera pas à le démontrer en mars 1865 : les Belges ont reçu l’ordre de mater des rebelles de la ville de Zitacuaro. Van der Smissen et ses hommes feront vraiment des étincelles ; arrivés sur place, ils ne trouvent personne. Qu’à cela ne tienne, ils se dirigent vers les villages des alentours, détruisent et pillent tout : des huttes des villageois jusqu’aux églises, en passant par le maigre bétail, il ne reste plus rien, tout part en fumée.

Le baron Van der Smissen de la Légion étrangère belge

L’intervention de van der Smissen est tellement impitoyable que même ses soldats sont choqués.

Une autre fois, il ne se faisait pas à l’idée que ses hommes aient été battus à Tacambaro. Là, deux cent cinquante et un Belges, sous les ordres du major Tytgat, attaqués par un ennemi qui disposait d’une supériorité numérique écrasante, ont résisté désespérément dans l’attente de renforts qui n’arriveront pas, et ont finalement été contraints de capituler.

Quand van der Smissen arrive dans la ville, il est fou de rage et de honte.

Le major Tytgat, qui s’est courageusement battu et a reçu plusieurs blessures causées par des éclats de grenade, gît sur le sol gravement blessé, et en plus grandement affaibli par une longue dysenterie. Pourtant, van der Smissen n’hésite pas à l’accabler de reproches et à le menacer du conseil de guerre. Le major meurt peu après ; pour beaucoup, il s’est suicidé suite au passage de son chef.

En plus de cette dureté militaire, l’ambiance sur place n’est pas de celle qui laissa aux gens du coin la meilleure image de notre pays. La discipline fait défaut, les hommes sont facilement irritables, se bagarrent ; le jeu et les dettes qui vont avec sont omniprésents. Les officiers belges sont perpétuellement en conflit avec les Français, les Autrichiens ou les Mexicains.

Van der Smissen lui-même est toujours prêt à provoquer tout le monde en duel, et plus d’une fois il menacera de démissionner.

Début 1867, Maximilien est lâché par Napoléon et tous les autres. Il ne peut plus compter que sur son semblant d’armée mexicaine. Nos soldats (ou du moins ce qu’il en reste, car la légion a eu 50 % de pertes) réembarquent à Vera Cruz le 12 décembre, abandonnant armes et bagages. Arrivés à Anvers le 9 mars 1867, les survivants de cette épopée sont dispersés, bien entendu sans aucune considération de la part de notre pays.

Ils reçoivent même l’interdiction de défiler ensemble une dernière fois. Maximilien est fusillé. Charlotte est définitivement folle et finira sa vie en recluse. L’empire du Mexique est mort. Une page d’Histoire est tournée et bien tournée. Il n’y a bien entendu, après recherche, pas un monument, pas une rue, rien qui commémore les morts belges du Mexique.

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