Gabrielle Petit : Ou comment une femme belge sait mourir !

Gabrielle Petit : Ou comment une femme belge sait mourir !

Gabrielle Petit : Ou comment une femme sait mourir !

On dit souvent que la Première Guerre mondiale correspond au réel début de l’émancipation de la femme puisque les hommes étant partis combattre, leurs compagnes vont devoir les remplacer dans leur travail. On comprend qu’à partir de ce moment-là, elles n’accepteront plus de rester cantonnées dans leur cuisine.

C’est probablement vrai et on peut considérer que c’est certainement là un fait majeur de l’histoire. Mais il me semble qu’il en est un autre. La femme va aussi, pour la première fois dans un conflit et cela de manière importante, montrer que, en combattant, elle peut être aussi l’égale de l’homme.

Comme lui, elle sera capable de se battre. Comme lui, elle sera capable de mener des actions d’éclat, de prendre des risques et de se sacrifier. Non mobilisables, elles ne purent cependant briller que dans la clandestinité.

Nous avons choisi de parler ici de Gabrielle Petit, la Belge la plus célèbre de toutes. Plus loin, nous verrons d’autres noms surgir du passé à travers les actions de Philippe Baucq et d’Edith Cavell. Mais il est une foule d’autres femmes qui mériteraient de figurer longuement dans ce livre : Élise Grandprez, la princesse Marie de Croy, les agents féminins de Dewé et de la Dame Blanche, les sœurs Emma, Alice, Jeanne Weimerkirsch, Henriette Dupuich, les sœurs Julienne et Anne Demarteau, les sœurs Jeanne, Valentine, et Marguerite Cambier, les sœurs Laure et Louise Tandel, les sœurs Jeanne et Yvonne Henne, Églantine Lefèvre, Marie-Louise de Beauffremont, comtesse de Mérode, Thérèse de Radiguès de Chennevière, Marcelle Dutilleux, les épouses Dewé et Chauvin, Marie Delcourt une des plus jeunes de toutes et d’autres encore que nous oublions certainement. Gardons à l’esprit que faire le choix d’évoquer certaines implique aussi de devoir renoncer à les rappeler toutes à notre mémoire.

Gabrielle Petit

Gabrielle, Gaby comme on l’appellera communément, naît le 20 février 1893 à Tournai au n° 20 du quai Luchet d’Antoing, sur la rive droite de l’Escaut.

Toute sa jeunesse, elle sera transbahutée entre Tournai, Mons, Ath, Brugelette, Malines et Bruxelles. Elle passe du regret, dû à l’absence d’une mère décédée beaucoup trop jeune, au désintérêt d’un père dont les affaires vont mal et qui se réfugie le plus souvent dans des cafés miteux où il oublie ses ennuis dans l’alcool.

Les filles Petit grandissent dans des institutions religieuses où la mesquinerie de certaines religieuses et le caractère difficile de Gaby lui vaudront d’être renvoyée à la fois de Sainte-Julie à Mons, comme de Sainte-Gertrude, à Brugelette. Car Gabrielle est quelqu’un qui a du caractère, parfois même un sale caractère. Elle est têtue, versatile, fière à en devenir parfois arrogante. Mais c’est aussi quelqu’un de généreux, dont le fond est bon. À seize ans, Gaby trouve refuge chez une tante, à Bruxelles. Mais là aussi, la vie avec sa tante n’est pas toujours facile, la relation passant souvent du beau fixe à l’orage. En 1912, elle finit par louer une mansarde chaussée d’Anvers, toujours dans la capitale.

Hommage à Gabrielle Petit dans l'Événement Illustré du 7 juin 1919

Gaby occupe différents petits emplois pour survivre, mais son caractère, comme lorsqu’elle était interne dans les institutions chrétiennes, lui joue des tours et l’empêche de garder longtemps le même emploi. Elle fait une kyrielle de petits boulots, vit de manière totalement décousue et certaines études laissent même à penser, au risque d’égratigner le mythe, qu’elle se serait même laissé aller à parfois se prostituer. Ce qui est par contre certain, c’est qu’une déception amoureuse la poussera à faire une tentative de suicide et qu’elle finira comme serveuse dans un sombre estaminet proche de la gare du Midi. C’est là qu’elle fait la connaissance de Maurice Gobert, un jeune militaire belge, qu’elle admire dans son bel uniforme et au bras duquel elle est fière de parader devant ses amies. Elle ne parle que de lui ; pour la première fois, peut-être, elle est heureuse.

Et puis arrive août 1914, la mobilisation et la guerre. Maurice, avec des milliers d’autres jeunes Belges, va faire le coup de feu face aux Prussiens. Gaby s’engage dans la Croix-Rouge, même si elle n’arrête pas de pleurer son départ et de trembler pour lui. Elle n’a pas tort, car elle apprend que Maurice a été blessé et est tombé aux mains des envahisseurs. Loin de se laisser abattre, le beau militaire qui veut reprendre le combat s’évade et en même temps que Gabrielle, ils rejoignent la Hollande.

Là se trouvent les services de renseignements anglais qui sont très actifs et essaient de recruter parmi les réfugiés des agents capables de les aider. Gaby ne saura jamais ni comment ni pourquoi elle a été contactée. Se sont-ils dit que si elle était capable de passer la frontière, elle pourrait certainement faire une bonne recrue ? Pour le savoir, il n’y a pas de meilleur moyen que de lui proposer de travailler pour eux en devenant une espionne de Sa Majesté.

Sans trop réfléchir, elle accepte. Elle, la petite fille malheureuse à qui on a enlevé son amoureux, a toutes sortes de raisons de le faire. Elle a du cran, l’heure est à la vengeance, au patriotisme, et puis elle pense peut-être aussi qu’elle n’a pas encore fait grand-chose de sa vie. Elle va trouver là, certainement, un moyen de se racheter aux yeux de tous, mais aussi des siens. Dans cette vie décousue qui est la sienne, elle va faire enfin des choses importantes et utiles.

Elle part pour Londres où on lui dispense une formation sommaire de quelques semaines, surtout basée sur l’identification de tout ce qui peut relever de l’armée allemande, comme les numéros des unités, le type d’uniforme qu’elles portent, dans quel état de fraicheur sont ces uniformes, mais aussi les soldats qui les portent, les endroits où sont cantonnés les troupes et leurs quartiers généraux, où se situent les hôpitaux, s’il s’y trouve beaucoup de blessés ou au contraire s’ils sont vides. Les renseignements doivent aussi reprendre les déplacements des régiments, comment ils se déplacent, s’ils le font à pied. Il faut évaluer le nombre de soldats en fonction du temps que dure leur passage, et si c’est en train comment ceux-ci sont constitués, combien de wagons sont destinés aux hommes, aux chevaux ou encore à l’artillerie. Une fois tout cela assimilé, Gabrielle rentre en Belgique via la Hollande, reprend son poste d’infirmière et se met au travail avec un petit groupe d’agents chargés, comme elle, de surveiller les troupes allemandes. Ils aident également de jeunes volontaires à rejoindre l’armée belge et diffusent les journaux clandestins.

Rassemblement de volontaires britanniques à Londres en août 1914

Elle prend parfois des risques terribles. Elle sait que, si on la prend, elle aura droit à douze balles dans la peau, point c’est tout, mais c’est le risque, le prix à payer pour faire son devoir ! Elle n’est pas faite de marbre, ces actions dangereuses sont éprouvantes nerveusement. Elle le dira elle-même : souvent, elle sera dévorée d’inquiétude, plus d’une fois ses jambes trembleront sous elle qui, pourtant, est loin d’être une femme peureuse, particulièrement au moment de faire passer la frontière à des soldats. Gabrielle sillonne une région s’étendant d’Ypres à Maubeuge. Elle s’aventure souvent loin sur les arrières de l’ennemi et cela presque essentiellement en train. Pour le faire, elle se déguise fréquemment. On la trouve un jour en infirmière, un autre en vendeuse de journaux. Elle se déguise même en soldat allemand et prend le nom de Walter Henning. Quand elle veut identifier avec certitude un régiment et que, pour y arriver, elle doit pouvoir approcher les soldats, elle n’hésite pas à se mêler à eux, à accepter leur invitation, à s’asseoir à leur table pour trinquer et à se montrer peu farouche face à leurs avances.

Elle écrit ses rapports sur de minuscules bouts de papier de soie, qu’elle peut cacher aisément sur elle, surtout quand il lui arrive de porter des vêtements masculins. Il est aussi facile à ses porteurs de les glisser dans leur pipe et de les couvrir de tabac. En cas de danger, ils n’ont qu’à allumer la bouffarde qu’ils mâchonnent en permanence et, en quelques secondes, toutes les preuves partent en fumée…

Rapidement, Gabrielle fait l’unanimité chez les Anglais tellement ses renseignements sont de qualité. Voici, à titre d’exemple, quelques-unes des informations envoyées à Londres qui sont encore conservées aujourd’hui :

Le 31 septembre : Tournai, ville et environs dépourvus de troupes. Quelques hommes de réserve gardent voies, routes, ponts. À peine 300 dans les casernes. Casques plats de couleur uniforme et recouverts Croix verte ; col uni marque XIX 8 et VIII 18, épaulette bleue ordinaire sans autre signe. Par contre, hôpitaux, ambulances, séminaire, écoles même regorgent de blessés.

Dimanche 27 septembre, lundi 28 et mardi 29 : ce n’était qu’un défilé d’autos de Croix-Rouge et de voitures.

Le 2 octobre : un marchand de charbon de Péruwelz, autorisé à faire venir du charbon de Charleroi, en attendait 80 000 kg cette semaine. Ne le voyant pas arriver, il est allé au Kreis-chef ; celuici a dit que le charbon ne pouvait venir actuellement, les lignes Bruxelles-Tournai et Charleroi-Tournai doivent être libres.

Le 5 octobre : à Templeuve, une maison sert de kommandantur ; sur la porte, inscriptions allemandes, entre autres IIe bataillon, Köln. À Roubaix, les soldats allemands ont le bonnet gris avec bordure jaune, la rosace blanc et noir, l’épaulette porte le n° 20 en lettres rouges. Les cavaliers âgés de 25 à 35 ans. Mise convenable, moral ne laisse rien à désirer. À Lille, à l’église du Sacré-Cœur, mitrailleurs au clocher, poste d’observation, téléphone, réflecteurs. Dans la gare, toutes les munitions.

Le 13 octobre : Tournai, cet après-midi de nombreux trains de munitions défilent, wagons recouverts soigneusement. Impossible à détailler. Quatre trains vers Lille, de 10 à 15 wagons.

Convoi de soldats belges partant d'Anvers en 1914

Par contre ce que Gabrielle Petit et l’Intelligence Service ignorent, c’est que les Allemands commencent à avoir des soupçons sur ses activités. Le contre-espionnage et la police sont sur sa piste. En juin 1915, elle a déjà été arrêtée et, après trois jours de détention à la Kommandantur, on l’a relâchée, faute de preuves. Une autre fois, elle s’aperçoit qu’elle est suivie, mais parvient à semer les Allemands dans les ruelles de Molenbeek. Une autre fois encore, on l’arrête à Hasselt et on l’enferme dans la salle d’une auberge. Gaby parvient à faire la belle en passant par une fenêtre. À Lille, c’est au moment où elle va se coucher qu’elle entend arriver les policiers. Sans hésiter, elle fuit chez les voisins où elle se cache.

Mais en janvier 1916, la chance tourne. Les Allemands sont parvenus à infiltrer son réseau et ont remplacé un des vrais courriers qui vient d’être arrêté par un homme à eux. Petit à petit, celui-ci parvient à déjouer la méfiance de Gabrielle en lui remettant même les 500 francs qu’elle reçoit périodiquement pour subvenir aux dépenses que lui occasionnent notamment ses voyages.

Le 2 février, à une heure de l’après-midi, trois policiers allemands, revolver au poing, font irruption au 61 de la chaussée d’Anvers, s’emparent de Gabrielle, la poussent dans une voiture et la conduisent à la kommandantur. Par la suite, elle sera incarcérée à la prison de Saint-Gilles. Ses interrogatoires commencent le 25. Malgré la rudesse de certains, jamais elle ne craquera. Aucun nom ne sortira de sa bouche. Elle reprend par contre ses bonnes vieilles habitudes du temps du pensionnat. Elle est effrontée, impolie et se moque de ceux qui tentent par tous les moyens de lui arracher des informations.

Peu de temps après, on la juge et lors de son procès, elle se montre tout autant résolue et provocatrice. Le courage dont elle a fait preuve depuis le début de son recrutement semble décuplé devant ses juges. Au grand désespoir de son avocat, elle traite le tribunal allemand de « ramassis de brigands », de « schweinhunde », ce qui signifie littéralement « chiens de porcs » !

Elle se plaît aussi à leur lancer au visage qu’ils sont ses ennemis et que son droit et son devoir étaient de résister, que si elle se retrouvait dans la même situation, elle n’hésiterait pas à refaire ce qu’elle a fait tellement elle hait le peuple allemand.

Au président du tribunal qui s’étonne d’une pareille réaction et qui lui fait remarquer que, à elle spécifiquement, les Allemands n’ont rien fait, elle répond avec mépris qu’elle a vu son pays lâchement attaqué, qu’elle a fait ce qu’il était en son pouvoir pour le sauver et que, de plus, elle était, comme membre de la Croix-Rouge, présente à Maubeuge, qu’elle y avait vu les dégâts que les Allemands avaient causés. Qu’elle avait notamment été horrifiée par la vision d’un sac contenant des membres d’enfants et de femmes ! Ce jour-là, rapporte-t-elle, elle s’est dit que son devoir était de venger ces malheureux sans défense. Ce qu’elle a fait et qu’elle ne peut nier, car le tribunal a en sa possession de nombreux courriers d’elle.

Le 2 mars, le verdict tombe : elle est condamnée, pour « trahison et espionnage », à être fusillée. À sa sortie du tribunal, toujours rebelle, elle crie aux passants qu’elle est une espionne et qu’elle vient d’être condamnée à mort…

Reconduite dans sa cellule, elle reprend son calme ce qui surprend tout le monde. Sa condamnation à mort ne l’effraie pas, elle n’hésite pas à l’affirmer. Elle reconnaît par contre que la vie dans l’espace confiné d’une cellule n’est pas ce qu’il est le plus facile à supporter, mais que, petit à petit, elle intègre cette situation nouvelle. À tel point que, comme au tribunal, elle devient vite indisciplinée. Elle n’hésite pas à prendre de haut ses gardiens, à rire d’eux, ou encore des officiers prussiens et elle adore se lancer dans des interprétations tonitruantes de la Brabançonne.

La prison de Saint-Gilles aujourd'hui

Le directeur de la prison, la sœur de Gabrielle et sa tante rédigent ensemble un recours en grâce qu’ils font appuyer par le nonce du pape et l’ambassadeur d’Espagne. Une demande de grâce qu’on lui soumet pour la signer ce que, au grand étonnement de tous, elle refuse de faire, et ce malgré les supplications. Pour elle, c’est se compromettre et aller à l’encontre de ce qu’elle a décidé. Que deviendrait son engagement total dans la lutte contre l’envahisseur ?

Elle pense certainement que sa peine de mort sera automatiquement commuée en détention. Car elle sait que, quelque temps avant qu’elle-même ne soit arrêtée, une autre jeune femme âgée, elle, de vingt-sept ans et comme elle condamnée à mort, a vu sa condamnation à mort commuée en peine de travaux forcés, cela eu égard à son jeune âge. Et comme elle est encore plus jeune….

Tout cela a pour résultat que les quatre longues semaines qui s’écoulent entre son passage au tribunal et son exécution ne verront pas une seule fois vaciller sa volonté.

Cependant, l’occupant voudrait, même si elle continue à ne rien avouer sur le réseau, qu’elle signe au moins sa demande de grâce. En effet, le passage par les armes de l’Anglaise Edith Cavell avait eu un retentissement tellement négatif dans l’opinion mondiale que les Allemands eux-mêmes n’étaient pas enthousiastes du tout à l’idée d’exécuter une jeune femme, même une espionne.

À force d’entêtement, ce qui devait arriver arriva. On annonce à Gabrielle que le recours en grâce que sa marraine a quand même introduit est rejeté.

À l’annonce de cette nouvelle, elle reste cependant très calme. Cette annonce va faire de ces derniers moments, ceux d’une femme exceptionnelle qui d’un seul coup atteint la maturité et prend vraiment les aspects d’une figure légendaire, mais humaine et digne d’être aimée en tant que telle.

Elle voit sa sœur à qui elle recommande de faire passer quelques messages de remerciements à diverses connaissances. Elles doivent cependant se quitter. Voici ce que raconte la sœur de Gabrielle : « Ah ! Quelle horrible chose ! Voir ma petite sœur, ma seule consolation, la voir là devant moi, belle, souriante, et me dire que le lendemain, elle allait être lâchement assassinée par des barbares, seule et sans défense…Nous ne pouvions nous quitter… Gaby revint plusieurs fois à moi, essayant de me consoler, voulant sécher mes larmes sous ses derniers baisers…Voyant que je ne pouvais arrêter mes pleurs, elle dit à l’interprète : Si Hélène continue, Monsieur, vous irez lui chercher mon drap de lit…L’heure fatale allait sonner…il fallait partir…et j’ai emporté d’elle une dernière vision radieuse : Gaby m’adressant un ultime sourire d’adieu. » Sa sœur partie, Gabrielle soupe normalement et avec bon appétit. Elle reprend un travail de broderie qu’elle voudrait terminer avant de quitter ce bas monde. Durant son incarcération à Saint-Gilles, Gabrielle avait sympathisé avec Otto Becker, l’interprète allemand de la prison, un homme qui fut toujours attentif, humain et respectueux avec les détenus et dont les visites venaient rompre la triste solitude de la prisonnière. C’est avec lui que Gabrielle passera sa dernière soirée. Tout en brodant, Gabrielle parle de ce que fut sa vie. Ensemble, ils abordent le sujet de la mort. Pour Becker, il n’y a pas de vie après la mort, Gabrielle, elle, croit dur comme fer en l’immortalité de l’âme. La soirée s’égrène en discutant dans cette cellule, sur les murs de laquelle Gabrielle a écrit, entre autres choses : « C’est avec les humbles qu’ont fait des héros ». Quand Gabrielle arrête sa broderie, elle écrit un mot d’adieu pour sa marraine et un autre pour sa sœur avec la célèbre phrase que l’histoire gardera :

« Je serai fusillée demain. Je leur montrerai comment une femme belge sait mourir. »

Ta sœur Gabrielle

Statue commémorative de Gabrielle Petit sur la place Saint-Jean, à Bruxelles

À deux heures et demie du matin, Gabrielle se couche et, avant de fermer les yeux, elle demande à Becker d’avoir la gentillesse de la réveiller vers quatre heures et demie. Un horaire que, devant le sommeil heureux de la jeune femme, celui-ci ne respectera pas, préférant la laisser encore une demi-heure dans l’insouciance de son sommeil. À cinq heures, cependant, il la réveille. Gabrielle lui demande d’aller lui chercher une feuille de lierre et, pendant son absence, elle écrit encore rapidement deux derniers billets. Gabrielle fait alors sa dernière toilette et demande à Becker de lui couper une mèche de cheveux. Le soldat le fait, en tremblant, à l’aide de son canif. Elle lui demande de la remettre à sa sœur avec une petite boîte d’allumettes, une broche et deux lettres. Gabrielle n’a plus qu’une chose à faire : communier.

Otto Becker, son confident des derniers moments, a laissé un témoignage poignant sur le petit matin du 31 mars 1916 à Saint-Gilles : « En sortant de sa cellule, Gabrielle avait les paupières rougies par les pleurs. Les gardiens et moi, nous avions fait la haie, au commencement du couloir. Gabrielle passe, à côté de l’aumônier, encadrée de quatre soldats, baïonnette au canon. La jeune fille commence aussitôt à prier à haute voix : Priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort… Au moment où la condamnée passe devant moi, elle fait un signe d’adieu. Je l’ai suivie jusqu’à la porte. La voiture conduisant à la porte la jeune fille la plus vaillante de Belgique allait disparaître derrière la grille quand Gabrielle écarta les rideaux et me fit un dernier salut. »

Elle est conduite au Tir National, à Schaerbeek. Un soldat allemand veut l’aider à marcher jusqu’au lieu de l’exécution. Mais Gabrielle, toujours égale à elle-même, dédaigne son geste et, légèrement hautaine, lui dit : « Je vous remercie, Monsieur. Je n’ai pas besoin de votre aide. Vous allez voir comment une jeune fille belge sait mourir ».

D’un pas ferme, elle va elle-même à l’endroit qui lui est assigné pour mourir. Elle dépasse les stands de tir, passe une porte et débouche devant les soldats qui, en rang, sont là pour procéder à son exécution. C’est une femme, et qui plus est, jeune. Ils n’en mènent pas large. Leurs mains sont moites, la tâche est rebutante. Ce soir, ils se soûleront certainement pour oublier. Gabrielle se tourne vers l’aumônier, le salue et sans hésiter une seconde, va se dresser à quelques mètres du peloton. Au soldat qui veut lui bander les yeux, elle répond : « Je ne veux pas de bandeau. Respectez au moins le vœu d’une femme qui va mourir. »

On entend le cliquetis des armes, puis un commandement rauque. La poitrine de Gabrielle se gonfle, elle a le temps de prononcer : « Vive le Roi ! Vive la… » mais n’a pas celui d’achever sa phrase…

Une salve déchire le silence et Gabrielle s’affaisse. Comme les soldats de l’Yser, elle tombe face à l’ennemi. Il est 6 h 40 du matin, ce 1er avril 1916, et elle n’avait que 23 ans.

Le sous-officier allemand qui assiste pourtant à toutes les exécutions dira : « Cette femme est morte comme peu d’hommes savent mourir… »

Réalité ou déjà début du mythe ? Un chroniqueur du temps raconte que deux des soldats auraient refusé de tirer sur Gabrielle et qu’ils auraient été, eux aussi, immédiatement passés par les armes. Elle est enterrée dans le cimetière destiné aux fusillés du Tir National. Une messe sera quand même célébrée en son honneur à la cathédrale Saint-Michel-et-Gudule et malgré l’occupation, les Bruxellois viendront en masse. C’est le futur cardinal Cardijn qui, alors encore abbé, dira la messe.

Trois ans s’écoulent, les Prussiens ont été chassés, la Belgique fait le compte de ses héros. Le 27 mai 1919, dans le cimetière du Tir National, les fossoyeurs sont là et le cercueil de Gabrielle est exhumé en présence de sa sœur qui ne résiste pas et s’évanouit. Deux jours plus tard, le corps de Gabrielle repose dans un cercueil enfin digne d’elle recouvert des couleurs nationales. Le bon peuple de Bruxelles défile pour rendre hommage à celle qui, pour un temps, repose dans la salle des Pas-Perdus de l’Hôtel communal de Schaerbeek tout tendu de noir.

Stèle commémorative de Schaerbeek comprenant le nom de Gabrielle Petit

La Reine est là, elle n’est habillée que de blanc, elle s’incline devant le catafalque sur lequel elle dépose la croix de l’Ordre de Léopold. Après une cérémonie religieuse à l’église royale Sainte-Marie, Gabrielle est conduite vers sa dernière demeure, au cimetière de Schaerbeek. Pour suivre le cortège, en plus de la Reine, il y un autre héros, le cardinal Mercier, et le premier ministre.

Une fois toutes ses actions connues, Gabrielle devient, pour la plupart des Belges, l’incarnation même du patriotisme et du sacrifice. On réalise des films sur sa vie en 1920 et 1928 ; on lui consacre des poèmes et même des pièces de théâtre. La cellule dans laquelle elle a passé ses trois derniers mois devient un lieu de pèlerinage et une sorte de mini-musée qui est même repris sur des cartes postales. Le chemisier que portait Gabrielle lors de son exécution est confié au musée de l’Armée, au Cinquantenaire. En juillet 1923, la reine Élisabeth, toujours elle, inaugure, à la place Saint-Jean à Bruxelles, un monument représentant Gabrielle, dédié à l’héroïne, mais aussi « à toutes les femmes belges tombées pour la Patrie ». La place Saint-Jean est noire de monde et la foule déborde dans les rues adjacentes. À Tournai, sa ville natale, une autre statue lui est dédiée, ainsi qu’une place.

La statue de Tournai fut inaugurée en mai 1924, toujours en présence de la Reine Élisabeth. À cette occasion, les enfants des écoles de la Ville interprétèrent le chant « Cantate à Gabrielle Petit » dont le texte était d’une institutrice tournaisienne, Marthe Picavez-Deffrennes et la musique de Fernand Godart, le directeur du Conservatoire.

Des rues portent son nom à Brugelette, Molenbeek, Estinnes, Charleroi, Mouscron, Nivelles, Brecht et Hal.

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