Charlemagne (768-814)

Charlemagne (768-814)

Charlemagne (768-814)

Roi des Francs (768-814), empereur d’Occident (800-814), Charlemagne était le fils aîné de Pépin le Bref, fondateur de la dynastie carolingienne. « Père de l’Europe », Charlemagne aspire à l’universalité et, partout, il introduit le christianisme. En 843, au traité de Verdun, ses petits-fils se partagent son empire, divisé en trois : Francie, Germanie et Lotharingie. Après des invasions hongroises, sarrasines et surtout normandes, les Carolingiens finissent par perdre toute autorité, ce qui favorise la naissance de la féodalité. Les Carolingiens règnent en France jusqu’en 987 et, dans le royaume germanique, jusqu’en 911. Ce dernier devint un empire en 962, sous l’autorité d’Otton Ier.

Quand Berthe prenait son grand pied…

Pépin le Bref épousa en 744 Berthe, ou Bertrade, qui donna naissance à Charlemagne en 742, vraisemblablement à Herstal ou près de Metz. Après la mort de Pépin, elle tenta de mener une politique personnelle et maria Charlemagne avec Désirée, fille de Didier, roi des Lombards. La plupart des textes   qualifient   la   reine   de   «   Berthe    aux    grands    pieds   »,  la   vérité étant  – paraît-il – « au grand pied », car un de ses pieds était plus grand que l’autre. Alors quand elle le prenait…

Taille approximative

On ne connaît pas la taille de Charlemagne, mais quelques indications permettent de s’en faire une idée. Ainsi, Eginhard écrit que Charles « mesurait sept fois la longueur de son pied ». Hélas, il ne précise pas sa pointure et, de toute façon, l’unité de mesure du pied était variable. Si on se réfère au pied romain, qui équivaut à 29,6 cm, Charles mesurait 2,07 mètres. Avec le pied grec, valant 30 cm, l’empereur atteindrait 2,10 mètres. Avec le pied franc, long de 32,48 cm, il dépasserait les 2,27 mètres ! Mais Eginhard ajoute que l’empereur n’excédait pas la juste mesure. Bref, sans commune mesure avec son nabot de père, Pépin le Bref, il devait approcher les deux mètres.

Empereur canon…

Le moine Eginhard, son biographe, qui vécut longtemps dans son entourage, le décrit sans complaisance dans sa Vita Caroli : « D’une large et robuste carrure, il était d’une taille élevée, sans rien d’excessif d’ailleurs. […] Il avait le sommet de la tête arrondi, de grands yeux vifs, le nez un peu plus long que la moyenne, de beaux cheveux blancs, la physionomie gaie et ouverte. Aussi donnait-il, assis comme debout, une forte impression d’autorité et de dignité. On ne remarquait même pas que son cou était gras et trop court et son ventre trop saillant. […] La voix était claire, sans convenir cependant tout à fait à son physique. Doté d’une belle santé, il ne fut malade que dans les deux dernières années de sa vie. […] Mais il n’en faisait alors qu’à sa tête, au lieu d’écouter l’avis de ses médecins, qu’il avait pris en aversion parce qu’ils lui recommandaient de se passer de mets rôtis […] et d’y substituer des viandes bouillies. » Dans son habillement et sa manière de vivre, il se montrait simple : « Il portait le costume national des Francs : sur le corps, une chemise et un caleçon de toile de lin ; par-dessus, une tunique bordée de soie et une culotte ; des bandelettes autour des jambes et des pieds ; un gilet en peau de loutre ou de rat lui protégeait en hiver les épaules et la poitrine ; il s’enveloppait d’une saie (pèlerine) bleue et avait toujours suspendu au côté un glaive dont la poignée et le baudrier étaient d’or ou d’argent […] Les jours de fête, il portait un vêtement tissé d’or, des chaussures décorées de pierreries, une fibule d’or pour agrafer sa saie, un diadème orné lui aussi de pierreries, mais les autres jours, son costume différait peu de celui des hommes du peuple ou du commun. » C’était un homme pieux, qui fréquentait l’église matin et soir, et studieux, qui parlait couramment le latin et comprenait le grec. À un âge déjà avancé, il apprit la rhétorique, l’astronomie et le calcul. Prolixe, il parlait bien, mais écrivait avec difficulté. À la fin de sa vie, il profitait de ses insomnies pour s’exercer encore à l’écriture, sans résultat probant. Sous son influence, les arts et les lettres refleurirent. Le plus illustre représentant de ce mouvement fut le moine anglo-saxon Alcuin, précepteur de l’empereur, réputé l’homme le plus érudit de son temps. À table, Charlemagne était sobre, évitait les boissons alcoolisées, écoutait de la musique ou de saintes lectures : « Normalement, le dîner ne se composait que de quatre plats, en dehors du rôti que les veneurs avaient l’habitude de mettre à la broche et qui était son plat de prédilection. Pendant le repas, il écoutait un peu de musique ou quelque lecture. On lui lisait l’histoire et les récits de l’Antiquité. Il aimait aussi se faire lire les ouvrages de saint Augustin et, en particulier, celui qui est intitulé : La Cité de Dieu. » Ses passe-temps favoris étaient l’équitation, la chasse et la natation : « Il aimait les eaux thermales et s’y livrait souvent au plaisir de la natation où il excellait au point de n’être surpassé par personne. C’est ce qui l’amena à bâtir un palais à Aix et à y résider constamment dans les dernières années de sa vie. Quand il se baignait, la société était nombreuse : outre ses fils, ses grands, ses amis et même de temps à autre la foule de ses gardes du corps étaient conviés à partager ses ébats et il arrivait qu’il y eût dans l’eau avec lui jusqu’à cent personnes  ou  même  davantage. » Mort  à  un  âge  canonique  pour  l’époque (72 ans), il apparaît comme le canon de la virilité puisqu’il eut au moins dix-sept enfants de quatre épouses et cinq concubines, ce qui ne l’empêcha pas d’être canonisé, en 1165.

Barbu ou moustachu ?

Jusqu’à nos jours, l’image de l’empereur qui s’est imposée est celle d’un vieillard à la barbe abondante, en dépit des rares portraits que l’on a conservés de lui, même s’ils ne nous en donnent qu’une image fort approximative, et aussi de l’usage franc qui voulait qu’un homme eût le menton glabre. Eginhard n’évoque que ses beaux cheveux blancs et nullement sa barbe, que luimême présente d’ailleurs comme un trait de décadence depuis les Mérovingiens. Peut-être n’a-t-il pas pris la peine de parler de sa moustache parce qu’elle était coutumière à tous les Francs. En tout cas, les pièces de monnaie à l’effigie de l’empereur nous montrent un homme imberbe mais moustachu. La mosaïque du triclinium de la basilique Saint-Jean du Latran le confirme, tout comme une statuette équestre bien connue de la seconde moitié du IXe siècle, provenant de la cathédrale de Metz et aujourd’hui conservée au Louvre, ou encore le Charlemagne en majesté du reliquaire d’Aix-la-Chapelle. L’empereur à la « barbe fleurie » est probablement une légende entretenue dès le XIVe siècle par la littérature médiévale, suite à l’amplification de son culte, à une époque où on ne pouvait  concevoir  un  personnage  prestigieux  sans  barbe. Quant  à  l’adjectif « fleurie », il découle du vieux français flori, qui ne signifie rien d’autre que blanc.

À l’origine de la Pavée du diable

Les parties de chasse de Charlemagne se déroulaient assez souvent dans le marquisat de Franchimont. Il y résidait pour la circonstance mais, étant donné que la route ne lui permettait pas d’y accéder facilement avec sa suite, il décida d’en faire construire une nouvelle depuis Aix-la-Chapelle. Comme il déplorait la lenteur des travaux, le diable lui proposa de la construire en une nuit s’il lui vendait son âme. Futé, Charlemagne accepta à une condition : il ne livrerait son âme qu’au moment où le diable poserait à ses pieds la dernière dalle. Celui-ci y consentit. Au moment fatidique, l’empereur éperonna son cheval qui sauta au-dessus du diable plié en deux. Ainsi, le Malin se retrouva derrière lui, contrairement aux termes du contrat, et la route était réalisée. D’où l’existence, près de Spa, d’un tronçon de chaussée autrefois dallée de pierres plates conduisant de Baronheid à Cockaifagne appelée « Pavée du diable » parce que, selon la légende, elle aurait été construite par le Malin à la demande de Charlemagne.

Tragique jeu d’échecs

Les quatre fils Aymon, preux chevaliers légendaires, avaient pour père le duc Aymon, seigneur des Ardennes, qui reçut de Charlemagne la suzeraineté du pays d’Albi, avec le titre de duc de Dordogne. Ils se prénommaient Renaud, Guichard, Alard et Richard. Ils disposaient en commun d’une seule et grande monture, devenue célèbre : le cheval Bayard. Leurs exploits, qui alimentèrent la littérature médiévale, avaient pour cadre les Ardennes et le château de Montauban (Haut Languedoc). Voici un épisode de ce feuilleton imaginaire à rebondissements. Un jour de 815, Renaud jouait aux échecs avec Berthelot, neveu de Charlemagne. Soudain, une rixe éclate et Renaud assène avec violence le jeu d’échecs sur le crâne de son adversaire qui se brise en deux. Pour éviter la vengeance de Charlemagne, les quatre chevaliers se réfugient à Dinant et s’isolent dans le château qu’ils ont fait ériger au sommet de l’éperon rocheux qui tombe à pic dans la Meuse. En 829, l’empereur se met en route avec une armée de chevaliers avec l’intention de s’en rendre maître par la ruse. À cet effet, il délègue son compagnon Hernier de la Seine auprès des quatre fils Aymon pour se faire inviter au château. Celui-ci y réussit sans problème. Ensemble, ils mangent et boivent fraternellement. La nuit, Hernier quitte sa chambre sur la pointe des pieds, un poignard à la main, se dirige vers le corps de garde, assassine la sentinelle et lève le pont-levis. Alors la troupe de Charlemagne s’engouffre dans la cour intérieure. Mais au bruit des sabots, les 500 montures des écuries du château poussent des hennissements auxquels répondent aussitôt les montures des envahisseurs. Toute la maisonnée est réveillée. Les fils Aymon bondissent de leurs lits, s’arment et massacrent les intrus, sauf douze chevaliers qui sont faits prisonniers. Parmi eux, le traître Hennier, à qui ils infligent le supplice de l’écartèlement. En représailles, Charlemagne fait incendier la forteresse. Les quatre preux chevaliers s’enfoncent dans la forêt ardennaise avec leurs 500 cavaliers…

Obsédant nombre vingt

Le 28 janvier 814, Charles est à l’agonie dans son palais d’Aix. Soudain, dans un moment de lucidité, il réclame à boire. Adélaïde, sa dernière concubine, lui propose du vin. Le mourant assimile le nom à son homonyme vingt et se souvient à quel point ce nombre a jalonné toute son existence. Ainsi, c’est à l’âge de vingt ans qu’il épouse Himiltrude-Amodru qu’il avait en fait déjà déflorée depuis longtemps. C’est au même âge sans doute qu’il a entrepris la conquête de sa demi-sœur Berthe, mère du preux Roland. Le 20 novembre 770, il accède au vœu de sa mère Berthe « au grand pied » d’épouser une Lombarde, la princesse Désirée ou Désirade. Le 20 avril 771, il s’en sépare déjà, au grand courroux de son beau-père et du pape. Vingt ans plus tard, son entourage songe pour lui à la dignité impériale. Après vingt ans encore, en 811, il perd son fils aîné, Charles, roi de Bavière. Et c’est aussi en 831 que s’amorcera le démembrement de son empire. Mais ça, il ne le sait pas encore. En attendant, il retombe dans l’agonie…