Nos années de plombs

Nos années de plombs

Nos années de plomb

Le samedi 13 mars 1982, deux hommes de stature moyenne, mais de type assez athlétique rentrent dans le magasin d’armes Bayard, rue Adolphe Sax à Dinant. Ils volent, sans être inquiétés le moins du monde, une arme pour la chasse au gibier d’eau, un Faul calibre 10. Cette canardière équipée de deux canons a la particularité d’être lourde au point de devoir parfois s’utiliser posée sur un support et de n’avoir été fabriquée qu’à seulement 17 exemplaires par la société Centaure de Liège, une petite usine qui fabriquait également le Colt sous licence. Banal vol de petit malfrat, penserez-vous. Eh bien non. Cette arme, qui sera repêchée à Ronquières avec d’autres, sera reliée aux tristement célèbres Tueurs du Brabant. La crosse du Faul sciée pour le rendre plus maniable, l’arme servira à d’autres moments, lors d’un vol chez l’armurier Dekaise à Wavre, et à Hoeilaert contre la gendarmerie dans la fusillade qui suivit cette attaque. Nous sommes donc là dans les prémices d’une des affaires les plus sordides de notre histoire criminelle.

À partir de ce samedi, les faits vont se succéder jusqu’au 9 novembre 1985, avec une dernière action sanglante : l’attaque du Delhaize d’Alost. Toujours aujourd’hui, alors que le dossier sera bientôt prescrit, sauf décision politique contraire, personne chez nous ou ailleurs n’a jamais dû répondre de ces faits devant la justice.

La nuit du 13 au 14 août 1982 à Maubeuge, ville du Nord de la France surtout connue pour son clair de lune, une petite épicerie est victime d’un cambriolage. Ce qui aurait dû rester un fait divers de plus va se transformer en un violent affrontement armé. La gendarmerie est prévenue à 3 h 30 par un appel anonyme, qu’il se passe des choses anormales dans l’épicerie Piot. Une fois sur place, les agents seront la cible d’une fusillade très nourrie. Un des agents est grièvement blessé au ventre. La violence déployée, l’entraînement et le sang-froid dont font preuve les agresseurs ainsi que les armes utilisées sont sans commune mesure avec le côté dérisoire de l’action et du butin qui se compose de quelques bouteilles de vin et de champagne ainsi que de thé. Les armes et la voiture utilisée, une VW Santana volée à Lembeek, font que cette attaque sera attribuée à la Bande des Tueurs du Brabant. On ne contrôlera jamais d’où venait le coup de téléphone, ni si ce n’était pas les auteurs qui ont eux-mêmes, au départ d’une cabine téléphonique se trouvant à peine à 15 mètres du magasin, alerté les forces de l’ordre pour les attirer dans un guet-apens.

Place des Nations à Maubeuge à l'époque des faits

À Wavre, le 30 septembre 1982, l’armurier Dekaise, un des plus doués sur le marché dans l’élaboration d’armes spécialisées, discute avec deux de ses clients dans son magasin du centre de Wavre. Soudainement, deux individus qui n’ont même pas pris la peine de se masquer déboulent dans son officine, menacent tout le monde et s’emparent d’une série d’armes et du prototype d’un silencieux. Un policier communal qui veut intervenir est abattu par un complice des braqueurs qui attendait dans une voiture. Durant leur fuite, les agresseurs n’hésitent pas à faire feu et à blesser grièvement les deux gendarmes qui les ont pris en chasse. Les armes, dont la canardière volée à Dinant, et la voiture, la Santana bleue du cambriolage à Maubeuge, utilisée par les agresseurs, relient cette attaque aux Tueurs du Brabant.

Le 23 décembre 1982, des malfrats s’introduisent dans l’Auberge des Chevaliers qui jouxte l’antique château de Beersel. Seul José Vanden Eynde, le concierge, est présent dans le bâtiment. Les Tueurs qui prendront le temps de manger des restes et de boire du champagne, vont mettre fin à ses jours d’une manière atroce : en le torturant et en lui tirant plusieurs balles de revolver dans la tête. Leur butin comme toujours est apparemment dérisoire, car ils n’emporteront que quelques assiettes et du vin. L’arme utilisée fait partie de l’arsenal de la Bande.

Le mercredi 12 janvier 1983, la gendarmerie de Mons retrouve dans le coffre de son taxi, le corps sans vie du chauffeur bruxellois Angelou. Il a été abattu de la même façon que le concierge de l’Auberge de Beersel et avec la même arme. Ici comme à Bruxelles, il n’y a pas eu de témoin.

Le 28 janvier 1983, à Watermael-Boitsfort, deux individus équipés d’une arme de guerre volent une Peugeot 504. Le 11 février 1983, trois individus portant des masques de carnaval attaquent le Delhaize de Genval. Ils utilisent la Peugeot 504 volée à Watermael-Boitsfort. L’attaque ne sera pas sanglante, les braqueurs tirent juste quelques fois, en particulier contre un conducteur qui tente de leur barrer le passage. Leur butin s’élèvera à quelques centaines de milliers de francs. Un revolver Ruger utilisé ici permettra de relier cette attaque aux autres et mènera à l’arrestation des Borains.

Le 14 février 1983, à Lasne, plus précisément dans le hameau de Plancenoit, un homme affublé d’une cagoule noire et portant une arme descend d’une 504 Peugeot pour mettre en joue une dame et s’emparer de sa VW Golf.

Le 25 février 1983 vers 19 h 30, une VW Golf s’immobilise sur le parking du Delhaize d’Uccle. Deux hommes, dont un que les témoins jugeront de grande taille, en descendent, les visages sont dissimulés par des cagoules. Immédiatement, ils s’engouffrent dans le supermarché, ouvrent le feu, se font ouvrir le coffre et s’emparent d’environ 600 000 francs. Ils quittent les lieux en tirant sur une personne qui avait tenté de s’interposer avec son auto. Le lien, ici aussi, se fait par la balistique et par le véhicule.

Le jeudi 3 mars 1983, quatre malfaiteurs entrent sur le parking du Colruyt de Halle à bord d’une Golf Rabbit GTI, volée au mois de février à Lasne et déjà signalée lors du hold-up du Delhaize d’Uccle une semaine plus tôt.

Quatre hommes en descendent et pénètrent dans le magasin. Avec des Riot guns, deux d’entre eux menacent le personnel et les clients pendant que leurs deux comparses montent dans les bureaux où ils obligent le gérant à les conduire au coffre-fort. Leur but atteint, ils l’abattent d’une balle de 9 mm dans la nuque. Ils emporteront 700 000 francs.

Le 7 juin 1983, des voleurs s’emparent d’une Saab 900 dans le garage Jadot de Braine-l’Alleud. Cette voiture sera utilisée lors des attaques de Tamise et de Nivelles. Pour s’emparer de la voiture, ils abattent le chien de garde de 11 balles avec la même arme, un pistolet .22 LR, qui a servi pour tuer Vanden Eynde au château de Beersel et Angelou le chauffeur de taxi.

 

Le 10 septembre 1983, durant la nuit, des membres de la Bande pénètrent par effraction dans l’usine textile Wittock-Van Landeghem, une usine spécialisée notamment dans la confection de gilets pare-balles à la pointe de la recherche. Le concierge, un jeune homme de vingt-cinq ans, qui intervient, est tué sans aucune hésitation, sa femme est grièvement blessée. Sept gilets pare-balles sont emportés. Cette action sera mise à l’actif des Tueurs du Brabant suite à une nouvelle utilisation du pistolet .22 LR cité précédemment.

Vue aérienne du Colruyt de Nivelles

Le 17 septembre 1983, toujours à la faveur de la nuit, les Tueurs essayent de se frayer au chalumeau une entrée dans les entrepôts du supermarché Colruyt de Nivelles. Un couple venant chercher de l’essence à la station du magasin les aurait surpris en plein travail. Les deux occupants de la Mercedes seront immédiatement abattus. Prévenue par l’alarme du magasin, une patrouille de gendarmerie se heurte aux Tueurs sur le parking. Immédiatement ceux-ci font feu avec des armes de gros calibre et tuent le premier gendarme. Le second, blessé, ne devra la vie qu’au fait d’avoir fait le mort juste après avoir donné l’alerte. Les assassins sont pris en chasse par d’autres policiers. Mais sûrs d’eux et de leur invulnérabilité, ils se permettent d’attendre les représentants de l’ordre pour les canarder abondamment en les prenant sous un violent tir croisé, et les mettre ainsi hors course. Trois morts, dont les époux Fourez-Dewitt, pour quelques paquets de café, de pralines et quelques bidons d’huile… Ils pousseront la provocation jusqu’à voler l’arme de service d’un gendarme.

Le 2 octobre 1983 vers 1 h 30 du matin, deux bandits masqués se rendent à l’Auberge des Trois Canards à Ohain. Sous la menace de leurs armes, ils obtiennent les clefs de la Golf GTI rouge qui se trouve sur le parking et qui appartient à la fille du patron, Jacques Van Camp. En même temps que les clefs, ils emmènent celui-ci sur le parking et l’abattent d’une balle tirée dans la nuque avec l’arme volée à un des gendarmes durant l’attaque de Nivelles. Ils fuient avec la recette du jour et avec la Golf. C’est cette voiture qui sera utilisée pour les deux attaques suivantes.

 

Le 7 octobre 1983, c’est au tour du Delhaize de Beersel d’être pris pour cible par trois malfrats au visage dissimulé sous des masques. Ils entrent, prennent un jeune homme en otage, tirent sur les personnes présentes et blessent deux caissières et un client. Le gérant sera tué d’une balle dans la tête. Leur forfait accompli, ils fuient à bord de la Golf rouge volée à Ohain, Golf qu’ils avaient repeinte en noir. Le butin s’élève à 1 300 000 francs. Outre la voiture, le crime est relié aux autres par les armes.

Comments are closed, but trackbacks and pingbacks are open.