Les Tueurs du Brabant, enquête : ratage ou sabotage ?

Les Tueurs du Brabant, enquête : ratage ou sabotage ?

Les Tueurs du Brabant, enquête :
ratage ou sabotage ?

Outre ces trois grands dossiers qu’il aurait pu être très intéressant de creuser, il y a aussi les nombreuses « erreurs » des forces de l’ordre de l’époque. En voici quelques-unes parmi les plus édifiantes. Quand, comme vous allez le lire, on regroupe dans une longue litanie, des faits strictement matériels, en dehors de toute analyse, on arrive ici aussi à se poser une question : tant de ratages étaient-ils possibles ? Ou bien tout cela relève-t-il du sabotage pur et simple ?

Que peut-on constater avec évidence ?

Sans chercher s’ils ont tué ou pas, un lien vers les tueurs existe lorsqu’un membre d’une bande connue d’adeptes du grand banditisme, est probablement présent au Delhaize d’Alost avant l’attaque mais on n’a jamais pu lui faire dire pourquoi il était présent là et chez qui on l’a déposé, une fois de retour d’Alost.

De la même manière, il est possible que des membres de cette même bande aient évacué les armes de la tuerie d’Alost. Pourquoi un des membres importants de cette bande simule-t-il un malaise quand la cellule Delta le confronte à une Samsonite vide mais pleine de boue dans laquelle on a rassemblé les armes d’Alost, armes d’ailleurs jamais retrouvées. Pourquoi ce membre ne fut-il pas mis réellement sous pression pour savoir qui lui aurait dit d’aller chercher les armes et de les ramener ? On ne se balade pas avec des armes aussi chaudes sans savoir pour qui on le fait.

Deux membres de cette même bande étaient probablement impliqués dans le vol d’une Saab à Braine-l’Alleud, voiture qui servit à l’attaque de Tamines et du Colruyt de Nivelles où il y avait eu trois morts : le couple Fourez-Dewit et un gendarme. Tout ça pour un butin qui dépassait à peine les 20 000 francs belges. Les deux membres de cette bande, avaient été suspectés de s’être rendus dans un garage de Braine-l’Alleud et de s’être intéressés à la Saab bleue qui, la semaine suivante, sera volée dans ce même garage. Le garagiste, qui avait reconnu les deux membres de la bande, est un beau jour revenu sur ses déclarations.

Saab 900 turbo volée à Braine l'Alleud

Il faut faire confiance pour prendre de pareils risques, il faut savoir pour qui on le fait. En qui cette bande aurait-elle eu suffisamment confiance et suffisamment de retour à attendre pour dire d’envoyer tant de ses membres prendre tant de risques ? Leur chef devait le savoir.

La suite des ratages est tout aussi édifiante. Une alarme policière nationale n’est pas décrétée tout de suite après l’attaque du Delhaize de Braine-l’Alleud alors que les Tueurs se précipitaient vers Overijse. Lors de cette attaque, la gendarmerie fait placer un barrage d’abord sur la route principale N27 Nivelles-Bruxelles, sur laquelle filent les Tueurs, avant de donner un ordre contraire 20 minutes plus tard, en demandant de lever ce barrage pour le dresser sur une petite route secondaire puis en redemandant de le dresser à nouveau sur la N27… Si on avait voulu faciliter leur passage, on ne s’y serait pas pris autrement. La minute des ordres, c’est-à-dire le cahier où ces changements ont été consignés, a été amputée d’une page, celle où bien entendu cet ordre figurait…

Les gendarmes de faction au Delhaize d’Alost quittent, sur ordre, la surveillance une demi-heure plus tôt, c’est-à-dire juste avant l’arrivée du commando de Tueurs… L’origine de cet ordre n’a bien entendu jamais été déterminée.

L’armurier Dekaise connaissait peut-être ses agresseurs mais la peur l’empêcha certainement de parler, ce qui est compréhensible. Pourquoi dès lors ne fouilla-t-on pas plus dans sa clientèle ?

Armurerie Dekaise

Pourquoi retrouve-t-on chez un ex-gendarme, dont le nom revient à plusieurs reprises dans le dossier, des photos du Delhaize d’Alost ? Pourquoi croit-on son histoire de filature, comme détective privé dans les environs ?

Certains enquêteurs reconnaissent qu’ils ne se sont pas assez accrochés à cette piste, car confondre une maison particulière avec un magasin Delhaize est quand même assez improbable. Quel est le taux de probabilité qu’une personne citée dans une affaire comme celle-là puisse se tromper et photographier le futur lieu d’une tuerie ?

Un des adjoints d’un des plus importants trafiquants de drogue à Bruxelles à l’époque et qui était protégé par le Bureau National des Drogues, était soupçonné d’être un des auteurs de l’attaque de l’armurerie Dekaise à Wavre. Principalement parce qu’on avait retrouvé chez lui une arme que l’on savait, avec certitude, faire partie du butin de chez Dekaise, un des actes commis par la bande ou une des bandes des Tueries.

Comme celui-ci n’a, bien entendu, jamais voulu dire où il l’avait achetée ou qui la lui avait donnée, il y avait vraiment de quoi ne pas le lâcher. Pourtant, si il a été interrogé à plusieurs reprises, il n’a jamais été spécialement inquiété.

Des témoins ont reconnu avoir vu plusieurs des personnages cités dans le dossier à un ou plusieurs endroits liés aux Tueries. Ceux-ci ont parfois été interrogés mais sans aucune commune mesure avec l’acharnement mis à faire craquer les Borains. Pour eux, pas comme pour les Borains, des séances d’interrogatoire de trente-six heures, pas de pression et d’autres menaces.

 

Juste après l’attaque d’Overijse, un gendarme au repos remarque derrière le Delhaize des hommes qui chargent du matériel d’une voiture avec une plaque minéralogique belge, dans le coffre de deux voitures d’origine allemande. Quand il apprend la Tuerie qui s’est déroulée une demi-heure plus tôt, il met ses collègues au courant, retourne au même endroit et trouve une plaque minéralogique belge. Il signale sa trouvaille, mais sans que personne ne s’en occupe.

VW Golf GTI

Durant le mois d’octobre 1983, le conducteur de la Golf volée à l’Auberge des trois canards d’Ohain, qui servit pour les attaques du Delhaize de Beersel et pour celle du bijoutier Szymusik à Anderlues et qu’il est aisé de reconnaître grâce à un autocollant I love Australia, très certainement un des Tueurs, se dispute avec un passant. Il en arrive même à sortir de sa voiture pour continuer l’altercation. Peu de temps après, ce même passant, par le plus grand des hasards, rencontre à nouveau ce conducteur irascible au contrôle technique de Lobbes. Cette piste qui pourtant était des plus fiables et des plus sérieuses fut très vite abandonnée.

Juste avant le bain de sang du Delhaize d’Alost, des P.-V. officiels signalent deux suspects que l’on pense faire partie des tueurs, dans un café proche du Delhaize. Après l’attentat, la cellule Delta qui interroge des gens de la Sûreté voit sur un des dossiers une annotation spécifiant qu’on ne pouvait inquiéter un de ces suspects.

Jules Knockaert, l’employé de Colruyt, est un des seuls témoins à avoir pu observer vraiment les Tueurs. Après l’arrestation des Borains, il sera confronté avec Cocu, Vittorio, Estievenart, et Dramaix, il n’en reconnaîtra aucun. Un an plus tard, il est convoqué par la PJ de Bruxelles. On le met face à un grand personnage, athlétique, bien habillé, et qui porte une Rolex. Knockaert le reconnaît comme la personne qu’il avait vue, c’est bien lui l’attaquant, mais la police ne lui dit pas de qui il s’agit et, de toute façon, rien ne se passe. En 1989, il voit à la télé l’arrestation de notre plus célèbre malfrat. Il reconnaît directement l’homme avec lequel on l’a confronté au palais de Justice à Bruxelles et contre lequel visiblement rien n’avait été fait à l’époque.

Lors du braquage au Delhaize d’Alost en novembre 1985, un témoin a formellement reconnu notre plus célèbre braqueur. « Son visage était maquillé avec du fond de teint. Il avait les yeux bleu clair et une tache sur la joue. Il portait une de ces perruques noires que l’on porte au carnaval d’Alost. Il parlait français et néerlandais. Il portait un long manteau avec les deux boutons supérieurs fermés. Sous son manteau, le témoin avait vu qu’il portait une ceinture avec un revolver, des grenades et, dans sa main, un fusil de chasse à canon scié. »

Mais notre bandit n’était officiellement ni à Alost ni aux Delhaize de Braine-l’Alleud et d’Overijse. Pour ces deux attaques, il avait même un alibi, l’addition d’un restaurant.

Certains ont fait le lien entre l’alibi et le besoin qu’on a d’en avoir un et qu’ils résument par le fait que peu de personnes, hormis les indépendants pour leur comptabilité, sont capables de sortir des années après un ticket quel qu’il soit.

Qui plus est, quand on vit, pour ainsi dire, en permanence dans la clandestinité, et qu’on change sans arrêt de lieu de vie sans forcément faire appel à une société de déménagement classique, il doit être difficile de garder des archives comptables…

 

Enfin, imagine-t-on des gens comme ce grand malfrat payant l’addition, demandant leur souche et la pliant soigneusement dans leur portefeuille pour vérifier une fois chez eux que le restaurateur n’a pas compté un apéritif de trop, eux qui sont tellement habitués à dépenser sans compter ?

 

Partie supérieure de boîtes de cartouches de cal.12, dont celles de Légia 12

Il y a aussi, concernant notre bandit numéro 1, ce box loué par lui et sa bande à Uccle, où on va retrouver des munitions Légia 12 qui portent le numéro 9ZP23, un lot exceptionnellement fabriqué en Italie, car la machine qui le fabriquait habituellement à Herstal était en panne à l’époque.

On retrouvera plus tard les mêmes munitions, issues du même lot, dans un des deux sacs sortis du canal Bruxelles-Charleroi à Ronquières, et qui contenait des objets ayant appartenu aux Tueurs du Brabant… La cellule Delta à Termonde qui investiguait du côté de la bande dont on a parlé plus haut et qui avait trouvé des liens avec celle de notre géant potentiel n’a pas eu l’autorisation de poursuivre son enquête parce que la cellule à Bruxelles, qui menait l’enquête sur l’autre bande, ne voulait pas partager ses dossiers.

Paul Latinus, le fondateur du WNP qui voulait raconter certaines choses à la justice, s’est suicidé dans une cave de 2 m 10, avec un nœud pendant à 80 cm alors qu’il mesurait 1 m 69 ! Le tout avec un câble capable de supporter une charge de 35 kg alors que lui en pesait 55 !

En plus d’avoir les plus grands pervers, les bandits les plus cruels et les plus intelligents de l’histoire du crime, nous avons aussi les suicidés les plus performants de l’univers…

Buslik, l’homme de la CIA, ne fut jugé qu’en 2000 dans ce que le célèbre journaliste René Haquin a appelé une parodie de procès ! Que pouvait-on encore prouver près de 15 ans après les faits ?

L’expert chargé de l’analyse balistique de la première arme conduisant aux tueurs, pour sa première expertise, ne put la consulter que quelques minutes et, selon un ancien enquêteur de la cellule de Jumet, aurait subi des pressions pour qu’il falsifie certaines analyses. Cet expert lui-même, un jour où il avait trop bu, a également raconté qu’il avait subi de telles pressions, mais qu’il n’osait pas donner les noms de ceux qui l’avaient harcelé !

 

Cette arme qui a conduit à la piste boraine était une arme quasi neuve quand elle a été saisie, alors que l’arme qui revient d’Allemagne après la dernière expertise était une arme endommagée, dont le canon et la crosse étaient rayés et la mire déformée. L’homme qui trouve l’arme menant aux Borains est un ancien collègue et un ami des deux principaux suspects des Tueries.

Auberge "Het Kasteel" à Beersel

Les traces laissées à l’Auberge de Beersel par les Tueurs, lors du meurtre de José Vanden Eynde, les verres dans lesquels ils avaient bu, les mégots qu’ils avaient écrasés sur le corps de leur victime, tout a un beau jour disparu, tout a été perdu. Le dossier de cette auberge a été paralysé pendant un an parce que le procureur voulait centraliser tous les dossiers.

On a négligé de faire analyser les empreintes provenant des utilisateurs de la Saab ainsi que celles des attaques des magasins de Beersel et de Nivelles, et elles aussi ont disparu.

On ne dispose plus de la Saab et de la Santana, deux voitures des Tueurs qui ont été « par mégarde » envoyées à la casse.

Lorsqu’on découvrit que les clients habituels de l’Auberge des trois Canards à Ohain étaient des « gens importants », on arrêta de chercher les liens possibles entre le restaurant et les Tueurs.

Le juge d’Instruction responsable de l’enquête, après les attaques des Delhaize à Braine-l’Alleud et à Overijse, ne maîtrisait plus la situation et perdait le contrôle des investigations après qu’il se fut retrouvé à la tête d’une cellule de recherche incroyable, composée de policiers, de gendarmes en uniforme, d’agents de la BSR en civil, de membres de la police judiciaire de Bruxelles et de Louvain, de policiers communaux et, pour couronner le tout, d’observateurs de la Sûreté de l’État…

Les contradictions et les rivalités entre les différents services de police ont fini par prendre le dessus. Le juge d’Instruction Baeyens a toujours, quant à lui, déclaré qu’il n’avait aucun pouvoir hiérarchique sur les services d’ordre. La police judiciaire prenait les siens chez le procureur, la BSR au quartier général de la gendarmerie, les policiers communaux chez les commissaires et les bourgmestres.

Selon les officiels, pour des raisons de manque d’effectifs et de moyens à Nivelles, il n’y eut pour ainsi dire pas de reconstitution, quasiment pas d’enquêtes de proximité et pas de confrontations entre les accusés…

Nous terminerons cet énoncé en rappelant que certains enquêteurs ont changé, qu’il y a eu six juges d’instruction qui gérèrent ce dossier et que le fait de prendre connaissance d’un dossier de 400 000 pages, en lisant 100 pages par jour implique qu’il faut plus de dix ans pour en faire une simple première lecture un tant soit peu attentive…

Alors quand des profileurs français affirment que les Tueries sont le fait d’un seul tueur en série, un psychopathe ayant simplement le goût de tuer pour le plaisir, entouré de deux ou trois complices agissant pour l’argent et qu’on sait qu’ils ont étudié les 400 000 pages du dossier en… 48 heures passées chez nous…

Et puis c’est comme si on avait oublié ce dossier de 1976. Un des personnages qui apparaît dans ce dossier avait quand même bien avoué à ses supérieurs qu’il existait dans la gendarmerie des sympathisants d’extrême droite. Qu’ils avaient comme projet de mettre sur pied des bandes pour des hold-up sanglants, d’organiser des tueries déguisées en hold-up, de former des groupes politiques d’extrême gauche pour des attentats et de viser des grandes surfaces, ainsi que de fournir armes et protection à des truands sans qu’ils sachent d’où cela serait venu. Le tout pour déstabiliser l’État et permettre au pouvoir et aux forces de l’ordre de se renforcer.

 

Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut voir. À chacun de se forger son opinion… Au final, que les enquêteurs honnêtes ne trouvent pas les preuves matérielles dont ils auraient besoin pour inculper des gens, c’est fort possible, car ils ont affaire à une machinerie qui les dépasse par ses moyens et par ses ramifications. Mais que des gens sensés mettent encore en doute l’implication de cellules fascisantes au sein même de l’État dans ce dossier, ça relève ou de la bêtise crasse ou de l’angélisme le plus idiot.

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