Les exploits de Sipido

Les exploits de Sipido

En 1900, de nombreux jeunes considéraient le futur Edouard VIII comme le responsable de la mort de milliers d’autochtones en Afrique du Sud. En réalité, les Anglais n’avaient pas bonne presse en Europe Occidentale.

Le prince de Galles avait projeté de faire un long voyage. Puisqu’il venait de Calais, Bruxelles devait faire partie de ses étapes. La jeunesse socialiste veillait et il lui vint l’idée d’assassiner le prince. Il s’agit d’abord d’une grosse farce mise au point dans un bistrot malfamé de la Maison du Peuple de Bruxelles.

Un jeune garçon âgé de 16 ans, Jean-Baptiste Sipido, déclara qu’il se chargerait d’abattre l’héritier du trône d’Angleterre. Les camarades de Sipido ne prirent pas ses prétentions au sérieux et un pari fut conclu. Le garçon paria deux francs contre cent sous qu’il ferait le coup.

Pour la somme de 3 francs 50, Sipido put acquérir un révolver et quelques cartouches. Ensuite, il apprit à se servir de l’arme. Le prince de Galles devait arriver à la Gare du Nord le mercredi 4 avril à 16h49 et devait la quitter à 17h15. Sipido, très hostile aux Anglais, se rendit à la gare accompagné d’une dizaine de ses compagnons.

Arrivé sur le quai, Sipido sauta sur le marche-pied du wagon princier et s’accrocha de la main gauche à la portière. Il passa sa main droite tenant le revolver par la fenêtre restée ouverte et tira sur le prince de Galles à l’effarement de la princesse Alexandra. Il le rata puis, au moment de tirer la seconde balle, il fut écarté du wagon par le chef de gare. Dès qu’il fut arrêté, la machine judiciaire se mit en route : interrogatoire très serré au bureau de police de la gare, enquête, perquisition puis comparution en Cour d’assises.

Jean-Baptiste Sipido était né en décembre 1884 et était ferblantier à Saint-Gilles. En 1900, il n’y avait pas encore de tribunal de la jeunesse et le code pénal traitait les mineurs d’âge comme des adultes. Il avoua d’abord avoir acheté son revolver au VieuxMarché. Sa déclaration était naturellement fausse. L’arme avait été achetée par ses copains Meir et Peuchot, chez un certain Meert, place Fontainas. La veille, ces jeunes socialistes avaient été excités par un discours ardent prononcé par le tribun socialiste Vandervelde.

Lors du procès, le jury eut à répondre à la question classique : L’inculpé a-t-il agit avec discernement ? La réponse fut Non. Sipido devait donc être simplement acquitté. Par contre, il fut mis à la disposition du gouvernement. Il fut enfermé à la maison de correction de Saint-Hubert. Ses complices, eux, furent acquittés simplement.

Ce fut Maître Paul Spaak, père du politicien PaulHenri, homme de lettres et professeur de littérature française à l’Université Coloniale d’Anvers, qui décida que Sipido devrait être remis en liberté. Suite à sa libération, ce dernier s’empressa de quitter le pays. En Angleterre, la presse se déchaîna et Léopold II dut subir les sarcasmes de la reine Victoria. On frôla l’incident diplomatique.

C’est à Paris, au cirque de Montmartre, que l’on retrouva la trace de Sipido. La Belgique réclama son extradition. Une complication survint : l’homme avait été acquitté. Selon la loi, il était libre. Il ne s’était pas évadé car il n’avait pas été interné. Maîtres Spaak et Janson assignèrent le ministre de la Justice. On refusa même la présence de Sipido au chevet de son père mourant. Finalement, grâce à l’intervention de ses deux avocats, il fut autorisé à s’y rendre mais entouré de six gendarmes. Le monde afflua le long de son passage. Sipido fut ensuite transféré de Saint-Hubert à la maison de correction de Ruysselde.

En 1904, Sipido effectua son service militaire. On le retrouva ensuite à l’Hôpital Militaire d’Anvers. À son retour dans la vie civile, le militant fut engagé à la Maison du Peuple de Bruxelles. En écoutant certains témoins, on constate que Sipido était généreux et énergique. En classe, il était bagarreur mais protégeait tous les plus faibles que lui.

À la Maison du Peuple, il fit longtemps partie des cadres et du conseil de gestion. Cet honnête citoyen resta toujours fidèle à ses idéaux et n’avait rien d’un anarchiste. Il mourut en 1959, victime d’une crise cardiaque.