La montre automatique d’Hubert Sarton

La montre automatique d’Hubert Sarton

La montre automatique d’Hubert Sarton

Depuis plus de vingt ans, une polémique oppose les historiens de l’horlogerie quant à l’attribution de l’invention de la montre automatique. La Suisse revendique ce titre pour Abraham-Louis Perrelet, dont la maison est l’une des plus prestigieuses du pays. Mais à Liège, on attribue cette invention à Hubert Sarton. Preuves à l’appui, un chercheur français vient de remettre les pendules à l’heure: c’est bien sur les bords de la Meuse que fut conçue la première montre à rotor.

Dieudonné-Hubert Sarton est ce que l’on peut appeler un génie inventif. C’est en tous les cas le qualificatif utilisé par la Ville de Liège pour rappeler sur une stèle scellée sur sa maison natale combien sa créativité fut grande. Mais aussi combien la Cité ardente est fière de son enfant. C’est, en effet, à Liège que celui-ci fut baptisé, le 3 novembre 1748. Et c’est auprès de son oncle et parrain, Dieudonné Sarton qu’il fait l’apprentissage, dès son plus jeune âge, des techniques horlogères. Le gamin est doué. Il n’est donc pas étonnant qu’il soit envoyé en stage à Paris dans l’atelier de Pierre Leroy. Mais il retrouvera bien vite les bords de Meuse, y ouvrant son propre atelier et sa propre boutique. À la belle saison, en revanche, c’est à Spa qu’il installait ses créations, faisant rêver, avec ses multiples et extravagants instruments de précision, la riche et noble clientèle fréquentant la ville d’eau.

Habile mécanicien, notre homme est, en effet, d’une grande inventivité. Il est ainsi l’auteur d’une splendide et grande pendule, « montrant le lever et le coucher du soleil et les phases de la lune » que va très vite acheter Charles de Lorraine, faisant de lui l’horloger-mécanicien officiel du Gouverneur général des Pays-Bas autrichiens. Mais aussi d’un cadran manuel de l’équation du temps, d’une machine pour l’extraction du charbon de terre, d’un régulateur de compensation, d’une machine hydraulique destinée à remplacer la machine de Marly, si chère à Rennequin Sualem, d’un chronomètre autographique, d’un moulin à vent révolutionnaire et d’un fauteuil mouvant à volonté. Mais, sans qu’il en ait profité de son vivant, c’est à son invention d’une montre entièrement automatique qu’il doit aujourd’hui sa tardive immortalité.

Sa spécificité est qu’elle est équipée d’un dispositif unique, appelé rotor. C’est une espèce de battant en cuivre, permettant à la montre de se remonter par le mouvement de la marche de la personne qui la porte dans son gousset.

Pendant plus de deux siècles, pourtant, cette invention lui fut contestée. En Suisse, en effet, la vénérable maison Perrelet base toute sa promotion sur le fait que son fondateur fut le véritable créateur de la montre automatique, dite à rotor. Cela se serait passé en 1777. Mais elle n’apporte aucune preuve. Si ce n’est une note au crayon d’un certain Horace-Benedict de Saussure écrivant « avoir rencontré, en 1777, M. Perlet, l’inventeur de montres qui se remontent par le mouvement de celui qui les porte. » C’est tout ! Les défenseurs d’Hubert Sarton ont, eux, retrouvé à Paris le procès-verbal de la 76e et dernière séance de l’année 1778 de la très sérieuse Académie royale des sciences de Paris. On peut ainsi y lire, à la date du 16 décembre 1778, qu’un certain «monsieur Sarton, horloger à Liège, a présenté une montre qui se remonte d’elle-même par l’agitation de celui qui la porte ». On sait aussi que l’invention fut ensuite analysée par deux experts, MM. Leroy et De Fouchy qui confirmèrent, au bout d’une dizaine de pages, après expériences, qu’elle était bien d’une ingénieuse inventivité et qu’elle méritait d’être reconnue comme telle par l’Académie. On ne peut donc pas fournir plus belle preuve, les brevets d’invention n’existant pas avant 1791.

L’argument ne fut cependant pas suffisant aux yeux du prince des historiens de l’horlogerie, Alfred Chapuis, celui-ci estimant qu’un tel aval de l’Académie aurait dû être accompagné au minimum d’un schéma. Et il faudra quinze ans de recherches à Joseph Flores et André Thiry pour qu’ils réussissent, en août 2009, à mettre la main sur « la » preuve irréfutable : un dessin, déposé par Sarton à l’Académie précitée, en septembre 1778, portant le cachet de celle-ci et expliquant le fonctionnement de l’invention afin qu’elle puisse être analysée par les experts.

L’invention d’Hubert Sarton est donc, aujourd’hui, incontestable. Seul ce dernier, on l’a dit, ne se sera jamais rendu compte de l’importance de sa découverte. Avec le développement du bracelet-montre, elle va tout simplement bouleverser l’industrie horlogère. Elle est d’ailleurs encore utilisée de nos jours.

Occupé à d’autres inventions, Sarton va d’ailleurs céder, dès 1787, aux établissements Dubois et fils, installés au Locle, le droit de réaliser des montres de son invention, « n’ayant plus le temps de fournir tout ce qu’on lui demandait. » Et c’est en imaginant l’ancêtre du chronomètre qu’il décédera, le 18 octobre 1828, dans sa bonne ville de Liège, laissant derrière lui une jolie postérité. L’un de ses fils, prénommé également Hubert hérita de son esprit inventif. Il imagina un « moulin à blé au moyen duquel un adolescent de quinze à seize ans pouvait facilement moudre trois à quatre cents livres de farine par jour » dont n’aurait pas rougi notre homme. Sa fille Barbe donna, elle, naissance à André Dumont, l’un des plus brillants géologues qu’ait connu la Belgique.