La Brabançonne : un hymne national qui dit n’importe quoi !

La Brabançonne : un hymne national qui dit n'importe quoi !

La Brabançonne : un hymne national qui dit n'importe quoi !

La dernière version de notre hymne national, celle de 1860, dit :

« Après des siècles d’esclavage,
Le Belge sortant du tombeau,
A reconquis par son courage,
Son nom, ses droits et son drapeau. »

Ces siècles d’esclavage se réduisent en tout à trente-cinq ans de domination étrangère, et en 1830, nous sommes redevenus ce que nous étions avant 1794 : un peuple libre et en possession d’un régime d’autonomie. On se trompe lourdement lorsqu’on parle d’esclavage. Parce que si ce fut le cas du petit peuple quel que fût le régime, bourguignon, espagnol, principautaire ou encore français, sa condition, une fois 1830 passé, ne changera en rien. Si par contre, et c’est dans ce sens qu’il faut le prendre, si « esclavage » signifie « étant soumis à une autre puissance », alors on peut dire que ce ne fut pas le cas.

Illustration pour la Brabançonne datant de 1910

Car notre pays eut ses maîtres à lui presque tout le temps et ne dépendit que rarement de l’étranger, contrairement à ce que ceux qui n’en connaissent pas l’histoire racontent.

Premièrement, un détail sans importance, mais qu’il est plaisant de signaler, nous avons un des noms de peuple, galvaudé par César c’est vrai, mais qui est quand même parmi les plus vieux qui existent.

Dès le premier siècle avant notre ère, il y a une Gaule Belgique, qui est bien entendu beaucoup plus vaste que notre Belgique actuelle, au point que l’on peut dire que Paris (Lutèce ou ce qui en tenait lieu) en faisait partie et une « fédération belge » (un rassemblement de tribus, pas un « machin » avec un Parlement à Namur et à Bruxelles) dont César parle dans ses fameux commentaires.

Après, c’est l’invasion des Romains, puis des barbares, mais peut-on parler d’esclavage ? Tous ceux-là restent et deviennent aussi « nous », un peu flamands au nord, wallons au sud, mais ils deviennent nos ancêtres et ils n’asservissent pas grand monde. Il faut dire que ce genre de peuple, quand ça s’installe, ça fait un peu de dégâts.

Vercingétorix jette ses armes aux pieds de César, 1899, par Lionel-Noël Royer

Après le passage de César par exemple, il était très difficile de trouver encore un Éburon entre Liège et le Limbourg. De la même manière, les quelques légionnaires romains restés, une fois les Francs arrivés, ou bien ils se sont assimilés, ou bien ils ont disparu. Donc, ceux qui restent n’asservissent personne, si ce n’est le puissant par rapport au petit. Mais ça, l’homme le fait très bien au sein de son propre peuple.

Donc, toujours pas de « siècle d’esclavage » à l’horizon puisqu’à chaque fois « nous » sommes les envahisseurs. À tel point qu’avec les Francs, c’est nous qui allons partir asservir d’autres. Conduits par Clovis, les Wallons et les Flamands que nous serons vont de leur capitale, Tournai, se rendre maîtres de toute la Gaule.

Notre région n’est plus alors qu’une lointaine province oubliée qui ne revient à l’avant-plan que grâce à une nouvelle dynastie, celle des Carolingiens, dont le berceau de ce qui sera à nouveau un empire est incontestablement situé chez nous. Il suffit de regarder les noms des principaux représentants, Pépin de Landen, Pépin de Herstal, Pépin le Bref et Charlemagne, et des endroits où ils aiment résider, où ils naissent et meurent.

Point encore une fois de méchants esclavagistes.

Cet empire, comme tous les empires, aura une fin et sera bien entendu partagé, mais surtout disputé. Nous deviendrons la Lotharingie, le Lothier, le comté de Louvain, le duché de Brabant. À côté, il y aura des princes-évêques de Liège, des comtes de Hainaut, de Namur, de Luxembourg, de Chiny, de Looz. Chacun de ces princes est toujours plus indépendant. La France, la première puissance militaire de l’Europe, rêve, dès le XIVe siècle, de s’emparer de nos régions et d’arriver jusqu’au Rhin, qu’elle considère comme sa frontière naturelle. La guerre de Cent Ans qu’elle a sur les bras ne lui permet cependant pas de réaliser ce rêve par la force des armes, mais par contre, les mariages et les héritages vont lui permettre d’y arriver.

Un fils cadet du roi Jean II, Philippe le Hardi, devient comte de Flandre par son mariage avec l’unique héritière du comté, et un cadet de ce Hardi, Antoine, devient duc de Brabant et de Limbourg par héritage de sa tante Jeanne, duchesse de ces deux pays.

La mort des deux fils d’Antoine fait arriver leurs possessions à leur cousin Philippe le Bon, qui était déjà comte de Flandre. La Flandre et le Brabant, auxquels allaient rapidement s’ajouter les autres provinces des Pays-Bas, sont donc unis sous l’autorité d’un prince français. Mais ni par conquête militaire, intrigue, mariage ou héritage comme cela se faisait partout à l’époque, donc, comme sœur Anne, toujours aucun asservissement en vue.

Division de l'Empire carolingien en 843 PCN

De plus, l’avènement d’une dynastie « française » chez nous n’est pas, comme on pourrait le croire, un gain pour la France. En succédant à nos ducs et à nos comtes, les princes de la maison de Bourgogne font leurs nos territoires et deviennent les fondateurs d’une dynastie qui prend racine sous nos cieux, qui va tenir tête victorieusement aux rois de France et, pour la première fois, unifier nos provinces.

Nos régions vont pour la première fois devenir la nation la plus florissante du monde : son souverain, le « grand duc d’Occident », est même plus puissant que le roi de France.

Ce qui malheureusement va faire obstacle à cet avenir radieux, ce sont les brillants mariages qui, à première vue, semblent devoir nous permettre de dominer le monde.

Les mariages de nos souverains, notamment Marie de Bourgogne avec Maximilien d’Autriche, celui de son fils Philippe le Beau avec Jeanne, fille de Ferdinand et d’Isabelle, apportent dans la famille de nos ducs la couronne impériale et la couronne royale d’Espagne, c’est bien mais de nouveau, comme du temps de Clovis, notre dynastie va s’établir en dehors du pays, et nous devenons un territoire parmi les autres de leurs immenses possessions.

Légalement, nous restons ce que nous sommes, si ce n’est que nos souverains demeurent dans d’autres de leurs possessions.

Il n’y a donc pas eu de domination espagnole chez nous, ni non plus de domination autrichienne ; il y a eu seulement nos souverains qui, ayant hérité de plus grands États, y sont allés et nous ont envoyé de ces États, en l’occurrence l’Espagne et l’Autriche, des gouverneurs, souvent d’ailleurs des membres de leur famille.

Les Espagnols n’écrivent dans aucun livre qu’ils ont vécu sous domination belge, flamande ou bourguignonne. Pourtant, la même chose s’est produite en Espagne quand Charles Quint, né à Gand faut-il le rappeler, par héritage souverain légitime de ce pays, y arrive avec toute une kyrielle de conseillers de chez nous, dont l’influence est d’ailleurs vue d’un mauvais œil par les gens du cru.

L'empereur Maximilien, sa femme Marie de Bourgogne, ainsi que sa famille - XVIe siècle

Mais, pas plus que nous n’avons gouverné l’Espagne, l’Espagne n’a gouverné les Pays-Bas. Nous avions des dynastes médiévaux qui régnaient sur plusieurs de leurs possessions, ce qui est différent. Qu’on arrête donc de parler de domination étrangère : nos souverains n’étaient pas des étrangers pour nos ancêtres, ils étaient les descendants de leurs seigneurs du Moyen Âge. Ils étaient légitimes aux yeux du peuple et, comme leurs ancêtres, se soumettaient aux antiques libertés accordées à leur peuple et jalousement conservées dans les chartes à l’abri de nos beffrois. À titre d’exemple, voici comment se rédigeait un acte d’un de nos souverains. Ici Albert, l’archiduc, qui fut le mari de l’infante Isabelle et qui régna avec elle sur nos provinces : « Albert, par la grâce de Dieu archiduc d’Autriche, duc de Bourgogne, de Lothier, de Brabant, de Limbourg, de Luxembourg et de Gueldre, comte de Habsbourg, de Flandre, d’Artois, de Bourgogne palatine, de Hainaut, de Hollande, de Zélande, de Namur et de Zutphen, marquis du Saint-Empire, seigneur de Frise, de Salins, de Malines, des cités, villes et pays d’Utrecht, d’Overyssel et de Groningue… ». C’est long, mais ça dit bien ce que cela veut dire.

Au final donc, nous n’avons subi le joug de l’étranger que de 1794 à 1830, soit pendant un peu plus de trois décennies parce que, malgré notre volonté, nous devînmes français par le fait de la conquête et hollandais par la volonté des puissances européennes. Un hymne national faux donc, soit parce que écrit par des ressortissants de l’Hexagone, que ce soit les couplets originaux issus de la plume du chansonnier français Louis Alexandre Déchet dit Jenneval, ou encore sa version définitive mise au point par un autre Français, Charles Rogier, né le 17 août 1800 (29 thermidor an VIII) à Saint-Quentin en France. Rogier n’était arrivé à Liège qu’en suivant son frère aîné Firmin, nommé au lycée impérial de la ville quelques mois avant la chute de Napoléon. Les Rogier ne deviendront d’ailleurs belges que grâce à l’article 133 de la Constitution du 7 février 1831 qui stipulera que les étrangers établis en Belgique avant le 1er janvier 1814 et qui ont continué d’y être domiciliés sont considérés comme Belges de naissance. Quand on sait la méconnaissance des Français pour l’Histoire des pays qui les entourent et qui n’a rien à voir avec leur propre passé, on peut comprendre que les paroles de notre hymne soient basées sur des inepties. Une autre possibilité, c’est que cet hymne soit une manipulation de notre Histoire. Cela pour faire croire au « petit peuple » qu’avant la révolution de 1830, la Belgique était déjà en devenir, mais sous « domination étrangère ». Parions que c’est cette dernière explication qui est la bonne. Car personnage intelligent, il faut espérer que Rogier, en trente années de responsabilités importantes dans les différents gouvernements, a eu le temps de découvrir l’Histoire de son pays d’adoption lorsqu’il coucha sur le papier la version officielle de la « Brabançonne » !

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